L'ouvrage est un essai qui tente de démontrer que nous faisons fausse route depuis des décennies dans notre approche des sociétés et des comportements humains.
La pensée dominante, qui relève plutôt de l'idéologie, consiste à attribuer la totalité de nos échecs et succès à "la société" ou à notre éducation familiale.
L'ouvrage de Steven Pinker démontre que cet apriori complètement mièvre n'a cours aujourd'hui que dans les facs littéraires et chez les adeptes des sciences molles, quand le monde des sciences dures sait depuis fort longtemps déjà le rôle de l'inné, c'est-à-dire, de la nature humaine telle qu'elle résulte des milliers d'années de selection naturelle qui nous ont conduit jusqu'ici.
Steven Pinker apporte tout d'abord la preuve de l'absurdité de la théorie de la "table rase" (titre original en anglais) théorie selon laquelle nous naitrions vierges de tout caractère propre. La conséquence de cette théorie de la "table rase" est que ce serait prétendument par la seule éducation que nous deviendrions ce que nous sommes à l'âge adulte. Selon Steven Pinker cette théorie ne repose sur rien de sérieux. Biensûr l'environnement (par opposition aux gènes, dans les débats sur ces questions) joue un rôle fondamental. Cela ne signifie pas que les gènes n'en jouent aucun, contrairement à ce que voudraient faire croire les tenants de la "table rase".
Steven Pinker expose ensuite les raisons pour lesquelles ce mythe de la "table rase" a la vie dure. Il s'agit d'un mix de peurs et de délires (du type "si nous admettons l'origine génétique de certains de nos comportements, alors, nous allons tout droit vers l'eugénisme et le nazisme", etc.).
Stevent Pinker démontre enfin l'utilité de se débarrasser de cette gangue de la "table rase", car, au contraire de ce que les peurs irrationnelles exposées dans les chapitres précédents le laissent penser, admettre l'existence d'une nature humaine libère la parole et la pensée sur toute une série de thèmes cruciaux.
Un petit mot sur l'auteur avant de donner quelques impressions post-lecture :
Steven Pinker a été un chercheur réputé du MIT (en cognition). Il est actuellement professeur à Harvard et titulaire d'une chaire prestigieuse. La communauté scientifique - hors France et pays latins apparemment - le respecte infiniment et les média US le classent parmi les hommes les plus influents de son époque.
Steven Pinker n'avance rien sans l'étayer à chaque étape de sa démonstration. Il est donc loisible au lecteur de juger de la validité de ses énoncés et de se faire sa propre opinion sans être "aspiré" par le style de Pinker (qui n'est pas très brillant de toutes façons, sur un plan strictement littéraire). De fait, certaines des conclusions contenues dans l'ouvrage me semblent fausses. Mais cela n'empêche pas de poursuivre la lecture et d'apprécier la logique générale de l'ensemble et ce qu'elle sous-tend, à savoir, repenser totalement notre conception du partage inné / acquis.
On voit bien que nous ne sommes pas du tout en présence d'un gourou façon "French theory" (la vie intellectuelle française des 30 dernières années n'a brillé que lorsqu'elle a produit des gourous au langage abscons suivis par des disciples à la limite du sectarisme sinon de la sottise).
Quelques impressions post-lecture :
La lecture de cet ouvrage, pour un français, disons "honnête homme" biberonné aux références nationales et ne lisant pas de revues anglophones, doit provoquer un choc.
Un choc, parce que le lecteur découvre, ébahi, la teneur et la violence des débats outre-Atlantique, débats qui sont passés totalement inaperçus ici en France alors qu'ils sont tenus entre des chercheurs de classe mondiale, et que leur enjeu est crucial.
Un choc, parce que, pour la première fois, un chercheur de renommée mondiale (mais totalement ignoré par les média et surtout par les intellectuels français, apparemment très fiers de leur ignorance) fait la synthèse de l'ensemble des discussions et polémiques intervenues sur la question de l'inné / acquis et ce, sans aucun tabou.
Un choc, parce que nous découvrons, interloqués, que la recherche en psychologie, depuis les années 70 (mais surtout les années 90 où elle a accéléré) a fait un bon énorme, et que l'essentiel des découvertes réalisées disqualifie la quasi-totalité des énoncés dont on nous rebat les oreilles sans cesse par chez nous. Ainsi : non, les parents ne sont pas responsables de la structuration psychologique de leur enfant, qui dépend essentiellement, en réalité, de l'hérédité et de l'environnement extra-familial; non, les différences entre hommes et femmes ne sont pas toutes "construites" socialement et certains traits psychologiques exacerbés chez les agresseurs sexuels, par exemple, ne sont malheureusement pas pathologiques, ni la résultante d'une méchante-société (et donc il est inutile de croire, par exemple, que des programmes éducatifs bisounours pourront changer les violeurs en série et les rendre à jamais inoffensifs); non, la violence n'est pas le produit de la méchante-société-qui-aurait-perverti-l'homme, mais un élément fondamental ancré dans nos gènes humains (et il est donc inutile voire dangereux de croire que l'insécurité et la délinquance ne se traitent que par la seule éducation et par la seule recherche des causes "culturelles" de la violence); etc.
Un choc, parce que ces énoncés, ces discussions, ces recherches, sont totalement occultés ici en France, ou bien, losqu'on en parle, c'est pour les déformer et les caricaturer, de façon à ce qu'ils n'aient jamais prise sur les esprits français. Mais que risquons-nous à enrichir notre vision de problèmes aussi passionnants que la guerre, l'art, l'éducation...? Steven Pinker réduit-il tout à la génétique? Mais pas du tout! Il rappelle simplement qu'il faut cesser d'occulter le caractère inné de certains de nos penchants. En aucun cas ne néglige-t-il le fait qu'il existe des facteurs environnementaux expliquant les phénomènes énumérés supra. Mais il est plus facile de caricaturer que d'admettre la complexité.
Comme si certains, par chez nous, avaient peur que la vérité (ou du moins, les tâtonnements scientifiques pour s'en approcher) soit connue du plus grand nombre.
Qui? Mais, regardez qui tient le haut du pavé intellectuel en France : les BHL, Roudinesco, Virillo, etc., qui ne font quasiment jamais reposer leur propos sur des FAITS mais se contentent généralement d'un ton pontifiant. Une communauté de "penseurs" qui ne s'autorisent que d'eux-mêmes et jettent l'anathème sur celui qui, en toute humilité, viendrait leur objecter des FAITS.
Lisez Steven Pinker, ne serait-ce que pour prendre la mesure de la médiocrité du débat intellectuel français et du gros de notre presse et de nos éditorialistes, qui ne se tiennent absolument pas au courant des débats hors de France, des progrès de la science, qui parlent généralement mal l'anglais et ne le lisent pas (et comment voulez-vous comprendre l'état des discussions comme celles-ci sans lire l'anglais).
Lisez ce livre, pour réaliser à quel point notre pensée s'est provincialisée, à quel point nous sommes accrochés à des grigris intellectuels sclérosants qui ont en quelque sorte "congelé" les débats par chez nous.