Avec l'avant dernier de ses opéras , Rossini nous entraîne dans une farce tonique et enlevée, décrivant les aventures d'un comte entreprenant qui entend bien profiter de l'absence des hommes partis en croisade pour mener à bien ses projets de séducteur. Ses plans seront toutefois contrariés par son page Isolier, qui emportera la faveur d'Adèle, la châtelaine qu'ils courtisent- avec des sentiments différents- tous les deux. Les entreprises du Comte Ory seront dévoilées au grand jour, et il se verra contraint de prendre la fuite, juste avant le retour des Chevaliers.
Cette oeuvre connu un grand succès tout au long du XIXe siècle, puis tomba peu à peu dans l'oubli jusqu'aux années 1950, jugée sans doute plus proche de la farce que de l'opéra bouffe, de tradition plus noble, mais dans laquelle on retrouve pourtant tout le savoir-faire et le charme incomparable du compositeur du Barbier de Séville, à travers airs, duos, trios et ensembles que l'intrigue se charge d'introduire. Comme il le fit souvent, Rossini emprunta plusieurs thèmes musicaux à l'une de ses oeuvres antérieures, en l'occurrence le Voyage à Rheims , composé trois ans auparavant ( et dont le Comte Ory reprend en fait une bonne moitié de la partition).
L'oeuvre fut écrite pour Paris, il s'agit donc d'un opéra chanté en français: c'est un plaisir supplémentaire d'entendre les prouesses du bel canto rossinien s'appuyer sur les mots de notre langue !
Le MET nous offre ici un spectacle enthousiasmant, plein de vie, de mouvement, de gaieté, et une distribution de rêve, à la hauteur des espoirs que l'on pouvait nourrir à l'avance : c'est un véritable régal de la part des interprètes, qui témoignent d'un bonheur de chanter et de jouer ensemble, éclatant et communicatif, d' une complicité dont nous pouvons partager chaque instant grâce aux caméras qui nous placent au coeur même de l'action ( les retransmissions HD du MET sont remarquablement réalisées, avec des caméras placées sur des bras articulés de chaque côté sur les avant-scènes et télécommandées, de la plus grande discrétion pour les interprètes comme pour le public).
Quel entrain extraordinaire de la part de tous !
Juan Diego Florès, d'une forme vocale éblouissante, est égal à lui-même : éclat et sûreté des aigus, soin et élégance apportés à la ligne de chant 'mezza voce', précision des vocalises, qualité du timbre : quasiment l'idéal dans ce répertoire . De plus, il se montre aussi parfait comédien que chanteur, s'amusant comme un vieux routier du théâtre de boulevard ('vaudeville' serait ici plus approprié), avec oeillades et moues absolument irrésistibles... Un régal!
Joyce DiDonato, en Isolier, apporte sa flamme, sa fougue, son bonheur de chanter qui éclate à chaque instant. Notre bonheur à nous est de l'écouter, tout spécialement dans ce répertoire belcantiste, où sa virtuosité s'allie à la grâce et au raffinement de la phrase musicale pour se mettre au service d'un chant toujours expressif et vivant. En grande musicienne, elle sait à merveille conjuguer la virtuosité la plus absolue à un art de la caractérisation et une justesse d'expression qui a chaque fois emportent l'adhésion.
Souvent réunis à la scène dans ce répertoire (un mémorable Barbier de Séville au ROH notamment, mais aussi la Cenerentola et la Donna Del Lago sur diverses scènes), Juan Diego Florès et Joyce DiDonato font preuve d'une grande complicité, et c'est une saveur inédite de les voir s'opposer ici pour obtenir les faveurs de l'héroïne.
Diana Damrau se montre de plus en plus charmante comédienne et même très drôle au fur et à mesure que l'action progresse, incarnant une comtesse Adèle, au départ contrariée par la présence de tous ces hommes, mais qui finit par prendre plaisir à cette situation, sans le montrer de manière trop appuyée naturellement... Savoureux! Au charme de cette incarnation répond celui de la chanteuse : s'appuyant sur un medium suffisamment puissant et riche, elle nous ravit par l'aisance de ses aigus cristallins et la grâce d'un chant techniquement irréprochable, se montrant aussi à l'aise dans ce répertoire que chez Mozart ou Strauss.
En plus de leurs performances vocales et scéniques, il est à noter que tous les trois maîtrisent sans problème la prononciation du français (mention spéciale à JDF dont la diction est exemplaire), même si, compte tenu de la 'vocalité' du chant rossinien, l'apport des sous-titres n'est pas inutile lors d'une première audition.
Bravo aussi à Stéphane Degout, qui se montre lui aussi excellent comédien et chanteur, vocalisant avec le même brio que ses partenaires .
Complétant cette équipe, Michele Pertusi, baryton-basse familier du répertoire belcantiste ,et Susanne Resmark, grande voix mais prononciation en retrait par rapport au reste de la distribution.
Le plateau est si brillant qu'on en oublierait presque l'efficacité du chef d'orchestre, Maurizio Benini.
Comme souvent au MET, les choristes ne se contentent pas de faire de la figuration en chantant, mais prennent visiblement plaisir à s'impliquer dans l'action théâtrale.
Il faut dire que la mise en scène de Bartlett Sher est épatante, assumant pleinement l'expression comique de la farce, sans lourdeurs excessives, d'une bonne humeur communicative, avec certaines scènes que n'aurait pas reniées Robert Dhéry, le père des Branquignols ((les Chevaliers déguisés en nonnes). Quant au trio du 2e acte, qui voit se dérouler la scène dans un lit, c'est un moment de comédie enjouée qui déclenche les rires des spectateurs (celui des interprètes n'est pas loin) et atteste de la liberté et de la modernité de Rossini !
En conclusion, une réussite totale, un moment festif, pour une oeuvre délicieuse et relativement méconnue, qui est ici particulièrement mise en valeur, à découvrir absolument.