Reprenant une partie du commentaire que j'avais rédigé pour une autre interprétation, je commence par parler du Concert en ré majeur pour piano, violon et quatuor à cordes opus 21. C'est une œuvre méconnue, comme Ernest Chausson lui-même, alors qu'il est pourtant l'auteur de quelques chefs-d'œuvre, comme le "Poème de l'amour et de la mer" (dont il existe une version chantée par Kathleen Ferrier, et une autre par Jessie Norman, ce qui montre l'intérêt qu'on peut lui porter). Pourquoi "Concert en ré majeur pour violon, piano et quatuor à cordes" et pas "sextuor pour piano et cordes" ? Parce qu'il s'agit d'une formation originale, qui traite différemment et distinctement le violon soliste et le quatuor auquel il ne s'intègre pas, ce dernier jouant souvent à l'unisson, et se voyant confier un rôle d'accompagnement... Les rôles du violon soliste et du quatuor sont donc bien distincts.
Pour éclairer le lecteur ne connaissant pas cette œuvre, il faut surtout savoir que c'est peut-être la pièce la plus sentimentale et romantique de tout le répertoire. Tout y est paroxysme expressif et passion ardente... Il fallait bien que quelqu'un pousse jusqu'au bout le romantisme, et c'est Chausson qui l'a fait, un peu comme Franck dans son quintette pour piano et cordes, autre chef-d'œuvre sublime. Je précise cela à l'adresse des mélomanes pas habitués à de tels épanchements, qui trouveront sans doute que c'est vraiment "trop", qu'on atteint là des excès qu'ils jugeront appuyés et complaisants... Par contre, si vous aimez la musique romantique, et goûtez avec délices la tristesse, le morbide et la tension dramatique, alors vous allez vous repaître sans retenue du troisième mouvement, le plus lugubre, le plus désespéré, le plus tragique qui soit. Ce mouvement "Grave" est presque un comble du désespoir et de la douleur passionnelle, et il y plane une atmosphère suicidaire. Bref, pour peu qu'on se laisse submerger par ces excès, on a là une œuvre unique, d'une puissance exceptionnelle, complaisante mais jouissive...
Ajoutons à cela que les trois autres mouvements sont forts, beaux, bien que plus légers, car ils sont délicatement nostalgiques et mélancoliques, et que le mérite de Chausson y est notamment l'inspiration mélodique, chaque mouvement étant admirablement chantant. L'œuvre est donc homogène, réussie de bout en bout, et il serait erroné de la limiter à une approche romantique, car, par ses thèmes et le traitement harmonique, c'est une musique qui s'inscrit bien dans son temps, très proche de la mélodie française de la fin du XIXème siècle, avec une atmosphère très "Belle époque", qui lui donne un caractère très particulier, et un esprit difficile à bien cerner et rendre, pour les interprètes...
Or, il faut le reconnaître, on tient, avec cet enregistrement, une magnifique réussite, un modèle à suivre, une référence difficile à dépasser. La prise de son, d'abord, est précise et ample à la fois, aérée, sans dureté, permettant aux instruments de respirer avec beaucoup d'aisance... Si seulement les ingénieurs du son savaient tous faire ça, et notamment pour la musique baroque, si souvent noyée dans la réverbération... Quant à l'interprétation elle-même, elle est admirable de nuance, de délicatesse, de finesse, et réussit à épargner à cette musique la lourdeur dont tant d'autres musiciens la chargent. Pascal Devoyon, Philippe Graffin et le Chilingirian quartet ont totalement saisi cet esprit de la musique française, si spécifique, dont j'ai parlé plus haut, ici dramatique, mais aussi distingué et raffiné, et en restituent la force et le goût unique avec beaucoup d'élégance, de douceur et de fougue mêlée, se gardant bien d'accentuer son caractère pathétique, qui se suffit à lui-même...
Bref, œuvre, interprétation et enregistrement à l'unisson, pour un résultat magnifique.
Le quatuor pour piano et cordes est moins remarquable, parce que mélodiquement moins prenant, moins séduisant, mais c'est une œuvre où le même esprit de musique française s'exprime, et les musiciens, avec cette fois Toby et Gary Hoffman à la place du quatuor Chilingirian, lui rendent justice avec à peu près les mêmes qualités. Pour ma part, je suis pourtant moins conquis, sans doute plus par la partition elle-même que par l'interprétation, encore que je trouve cette fois le jeu plus mou, plus plat, moins vivant, moins convaincant. Disons que je n'achèterais pas le disque pour cette œuvre.
Il n'empêche que le Concert en Ré trouve ici sa pleine expression, et place cette interprétation très haut dans la discographie, rendant ce disque incontournable pour les amateurs de Chausson...