Ce CD consacré à Rachmaninov, originellement capté en 1956, illustre la rare collaboration discographique entre Artur Rubinstein et Fritz Reiner, que l'on voit échanger un sourire en page 4 du livret.
Le pianiste polonais avait déjà préalablement gravé le Concerto n° 2 sous la baguette de Vladimir Golschmann, et il le réenregistrera en 1971 avec Eugene Ormandy.
Dès l'introduction du soliste, pesante, emphatique, l'on craint une lecture qui pèserait des tonnes.
Mais l'arrivée des cordes affûtées par le chef hongrois présage plutôt que chacun des deux artistes va défendre sa propre conception de ce Moderato : plutôt large et émue au clavier, pure et quintessenciée au podium.
Les rôles ne sont pas figés pour autant : les doigts prennent d'assaut le finale que le Symphonique de Chicago amorçait d'une allure bien débonnaire.
Le vaillant orchestre américain ne s'en laissera pas conter. Ce jeu des faux-semblants manifeste une virtuosité d'intentions qui va bien au-delà de la virtuosité technique des interprètes.
La conclusion, amusée, placide, récusant tout triomphalisme, confirme ce que l'on pressentait : voilà une des rares approches que l'on peut écouter au second degré.
Quant à la "Rhapsodie sur un thème de Paganini", Rubinstein reconnaissait qu'elle a quelque chose de diabolique et qu'il avait longtemps hésité à la jouer.
Les variations successives sont ici mises en scène avec tant de feintes sévérité, affectation et rhétorique, qu'on a l'impression d'assister à un mimodrame en vingt quatre actes.
Là encore, l'on pourra entendre cette interprétation avec le recul du fauteuil de théâtre.