Toutes les Sonates de Mozart et Beethoven en concert, les vingt-sept Concertos joués et dirigés avec l'English Chamber Orchestra, les cinq Concertos sous la férule d'Otto Klemperer : ces exploits d'enfant prodige étaient derrière lui.
« Mais comme musicien mûri, adulte, j'avais toutes mes preuves à faire » dira-t-il.
Ce qui fut donc essayé dans Brahms. Avec un chef qui lui n'avait plus grand chose à prouver.
Mais qui nous montre ici jusqu'à quel point de ductilité on peut solenniser la temporalité brahmsienne. Les phrases s'allongent, s'étirent en majesté.
Le Maestoso opus 15 s'ouvre comme un gouffre béant sur le monde tellurique des dieux chtoniens. L'ampleur de la vision est gigantesque, restituée par une panoramique prise de son. Un décor dantesque à peupler : quel redoutable défi pour un soliste !
Heureusement, le compositeur lui ménage une entrée après le chaos. Et Barenboïm ne se laisse pas impressionner, phrase avec simplicité, concentre la tension aux points cruciaux qui le montrent confrontés à l'effort (l'irruption mesure 226).
L'Adagio l'expose ensuite à la comparaison avec les grands aînés (Backhaus, Kempff...) qui surent habiter ce cantique d'une autre continuité narrative.
Tel qu'il est plantureusement capté, le Rondo n'émoud pas la fougue hungarisante même si le Philharmonia ne manque pas d'élan.
Ni de netteté dans le Finale du Concerto n°2. La matière orchestrale y est somptueuse, chaleureusement façonnée par le maestro anglais. Le dialogue est respectueux et solide.
Qui contestera que Barenboïm possède les moyens pianistiques et le ton héroïque pour affronter les deux Allegros de cet opus 83 ? dispose de la sensibilité poétique pour exprimer le lyrisme de l'Andante ?
Dans une revue de détail, on pourrait certes pinailler sur certains points : les trilles (4'24) y semblent un peu courts. Mais on pourrait aussi admirer la magie de certains moments, notamment cette capacité à suspendre le temps : la clarinette (7'01-) au ras du souffle...
Cette unique rencontre discographique entre le jeune pianiste argentin et le chevronné chef britannique ne pâlirait que face à des claviers témoignant d'une autre altitude de regard, d'une plus intime exploration de la partition.
La même année 1967, Barbirolli gravait les quatre Symphonies avec le Wiener Philharmoniker, et aussi les trois oeuvres que nous entendons ici en complément de programme.
Une articulation méticuleuse (voire vétilleuse) s'enveloppe dans un geste onctueux qui gomme les hiatus métriques et le contraste dynamique.
Infiniment aimable et spirituel, même si on peut estimer que l'accorte interprétation des deux Ouvertures manque de nerf.
Le même tact cisèle les "Variations sur un thème de Haydn" : qui d'autre que Barbirolli nuancerait ainsi la septième variation (grazioso) ?!
Selon votre exigence et vos critères d'écoute, on peut légitimement attribuer 4 ou 5 étoiles à ce double-album.