Dabord, il me semble quil faut bien préciser que ce livre, dun anglais facilement accessible, est avant tout une autobiographie, doù une force et une faiblesse. La bonne surprise a été le plaisir de lecture, évident. La vie de John Perkins est assez fascinante en elle-même, il essaie constamment de prendre du recul il analyse très bien, par exemple, les failles de sa personnalité qui ont attiré ses « recruteurs »-, et en même temps on le sent toujours baigné de cette culture dentreprise ou de cabinets de consultants, exaltant laccomplissement personnel, et ce même lorsquil aborde ses activités avec des peuples de lAmazonie. Ceci est particulièrement marqué dans le chapitre final, « what can you do », qui fleure bon les cours de développement personnel. Tout ceci dresse un portrait complexe, assez brut, de Perkins. Là où louvrage ma déçu, cest sur laspect de la réflexion. Perkins explique quil a été recruté par un cabinet nommé MAIN, aujourdhui disparu, chargé par les grands organismes internationaux et notamment la Banque mondiale et le FMI, de réaliser des études sur limpact de grands projets de construction, surtout dans les PVD. En fait détudes, il sagissait surtout de gonfler les résultats escomptés de ces opérations, de manière à inciter ces PVD à accepter des prêts énormes de la part de ces grands organismes internationaux. De lusage des consultants en tant quanalystes prétendument neutres. Un grand classique. Grâce à ces prêts, ces grands organismes offrent des chantiers gigantesques à des multinationales américaines où lon retrouve souvent des personnalités politiques de premier rang. Il est préférable que le PVD ne soit pas en mesure de rembourser, car il devient ainsi à la merci de ce quil nomme la « corporatocracy », alliance de politiciens, de multinationales et dorganismes internationaux. Faire accepter ces prêts à des politiciens de PVD pas toujours dupes était le rôle de John Perkins qui, au-delà de prévisions exagérément optimistes, savait donner ce que ces hommes de pouvoir attendaient : argent, femmes Louvrage évoque aussi plusieurs épisodes laissant entrevoir ce qui se passe lorsque les « economic hit men » (EHM) échouent, avec les jackals, sortes de tueurs dont il naura connu que lexistence, dont il peut difficilement prouver les interventions, mais sur lesquelles il na aucun doute. Cest le cas pour Torrijos au Panama par exemple. Un des intérêts de ce livre réside également dans ces rencontres avec des hommes assez admirables, tels Torrijos justement, dont lassassinat semble lavoir beaucoup marqué. Sur toutes ces questions, comme sur tout ce qui a une dimension factuelle, lauteur est assez convaincant. Par contre, pour une analyse plus globale du phénomène, on est très loin des subtilités dun Stiglitz, dont le propos recoupe beaucoup celui de lauteur. Perkins éprouve une réelle culpabilité vis-à-vis de ses activités passées. Il semble parfois être passé dun extrême à lautre, nhésitant plus à mettre tous les maux des PVD sur le dos des EHM et de cette colonisation moderne, autrement plus subtile que ses lointaines (ou pas si lointaines) parentes. Vers la fin du livre, alors que javais toujours du mal à mettre des mots sur létrange impression que me faisait Perkins, il en a lui-même mentionné un qui ma tout de suite semblé synthétiser son parcours et son regard actuel : la rédemption. Aussitôt je me suis dit quil y avait en lui quelque chose de ces protestants, musiciens par exemple, qui, au soir dune vie remplie dexcès en tous genres, se retournent brutalement vers lEglise et modifient totalement leur mode de vie, se transformant en croyants béats, sans doute animés par le désir de rattraper le temps perdu. Javoue que si cette capacité à rejeter son passé me fascine, je ne fais pas vraiment confiance à ces personnes pour avoir une certaine lucidité sur leur propre vie. Jai parfois eu les mêmes doutes avec lanalyse de Perkins : ce quil décrit est sans doute très grave, dune portée gigantesque, mais il semble difficile de faire des EHMs la source de toute difficulté sur cette planète. Mais, je le répète, son analyse est globalement convaincante. Elle gagnera sans doute à être croisée avec dautres approches.