Ce que j'aime dans la poésie de Victor Hugo, c'est qu'elle est incroyablement vivante. Deux siècles nous séparent de ce géant des Lettres, et pourtant, son éloquence est restée vivace. Si grande que soit l'estime que je porte à Boileau, Lamartine ou Leconte de Lisle, et si admirables que soient toujours leurs vers, ces derniers ont aujourd'hui, pour nous, quelque chose de guindé. Hugo, lui, nous est demeuré proche. Il parle notre langue et sa sensibilité est la nôtre.
Parmi son oeuvre immense, j'avouerai une prédilection pour ces « Contemplations ». Recueil de 11000 vers composés entre les années 1830 et 1850, il se divise en six livres qui couvrent six thèmes différents: la jeunesse, les amours, l'injustice sociale, le deuil, la méditation philosophique, et la réflexion métaphysique. Ce qui fait la grandeur de cette oeuvre, c'est qu'elle rayonne à la fois par la qualité de ce qu'elle exprime et par sa manière de l'exprimer.
Le premier livre, « Aurore », est à mon avis le plus émouvant. Hugo s'y remémore, entre autres choses, la Révolution Romantique, dont il fut le principal artisan, et lui consacre un poème absolument superbe, « Réponse à un acte d'accusation », sorte d'Art Poétique dans lequel il défend précisément le Romantisme contre les tenants poussiéreux de la vieille rhétorique, justifiant tout ce qu'on lui reproche, revendiquant toutes ses audaces, toutes ses « hérésies ». Quelle fougue dans ce plaidoyer! Quelle énergie! Quelle invention verbale! Impossible d'en citer deux vers, car tous sont aussi savoureux! Par moments, on atteint là des sommets de panache et de virtuosité qui annoncent
un autre magicien du langage...
Mais ce qui me rend aussi ces « Contemplations » si attachantes, c'est qu'elles savent alterner l'intime et le grandiose. Entre deux odes « sérieuses », Hugo s'amuse au gré de petites pièces badines, à la limite de l'érotisme. Sa « Vieille Chanson du Jeune Temps » en est un merveilleux exemple. En quelques vers pleins de pudeur, il nous y conte la promenade au bois de deux jeunes gens... et ce qui faillit se passer entre eux...
Et puis, au milieu de tout ça, il y a des moments d'une telle intensité émotionnelle qu'ils vous embuent les yeux, comme « Demain, dès l'aube... », où Hugo, en trois petits quatrains d'une simplicité absolue, raconte son pèlerinage sur la tombe de sa fille, Léopoldine... De la plus grande tristesse naît parfois la plus grande beauté...