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Je ne sais pas s'il s'agit d'un fléau et peut-être qu'il y a de la dramatisation dans une telle façon de concevoir nos sociétés d' hypercapitalisme : toutefois on ne peut pas éviter de constater que depuis qu' auteurs comme Bourdieu en parlent de cette façon il y a eu une résurgence d' action concrète contre les excès évidents de cette idéologie : Seattle, Londres, Paris/Attac, mais pas Paris/Sorbonne d'autrefois.
Ceux aussi qui ne prouvent aucune sympathie intellectuelle pour les arguments de la critique dite de « gauche » pourront trouver quelques-unes des idées de Bourdieu très productives pour amorcer une réflexion sur nos sociétés post-industrielles et en voie d'une globalisation sauvage. Je dis tout de suite que le livre, comme la plupart des livres de ce genre, est écrit selon un style complexe, élaboré, qui l'éloigne de l' instant-book classique et le rapproche au contraire d'une sorte de résumé cultivé et confessionnel: mais peut-être Bourdieu montre ici les limites expressives usuelles d'une certaine façon de se sentir de la philosophie anti-système. Il semble que sa nature antagoniste doit se dévoiler avant tout sur le plan des mots, mots faits pour être compris surtout dans les cercles des adeptes ou de ceux des églises adversaires. Il s'agit de chapitres très courts qui peuvent être lus et relus séparément et chacun a sa cible spécifique à frapper. L' Etat, avec sa « main gauche » et sa « main droite », la télévision, la xénophobie, la pensée Tietmeyer (la culture Davos) , la secte du journalisme financier esclave de la pensée unique libre-échangiste qui a fait du Marché une nouvelle idole, ou mieux la seule idole de nos jours.
Tout en restant Bourdieu un auteur de gauche au sens ouvert du terme, sa critique se place dans un territoire mental et dans une tradition culturelle proches d'une certaine idéologie antiamericaine, typique, en France et en Europe, des milieux de gauche comme de droite et je mise qu'une partie au moins de ses lecteurs soit motivée à le lire pour alimenter ce sentiment franco-français que n' a jamais tolère la primauté des Etats Unis dans le champ occidentale et que considère encore la France comme le c½ur d'Europe et l' Europe comme le c½ur du Monde. L' insistance de Bourdieu sur le thème de la dignité perdue de l' Etat (l'Etat français naturellement) et sur son déclin témoigné par la précarité croissante de ses symboles humains les plus chers aux Français (représentées par les cheminots en lutte) en dit beaucoup sur cette intention mi-déguisée de rassembler l' âme de la nation autour du drapeau contreglobalisateur. C'est une position légitime et personne qui ne soit un fervent partisan pro-americain pourrait la condamner comme blasphème : elle pourrait même devenir moins nostalgique et plus réelle au cours des prochaines 20 années, pourvue que l' Europe veut se voir en protagoniste.
Je pense cependant que si l' on se détache de cette modalité un peu sectaire de percevoir les arguments débattus la substance critique la plus authentique et fructueuse de ce pamphlet vient à la surface et l'on doit reconnaître par honnêteté intellectuelle que sur beaucoup de points Bourdieu pose des problèmes importants et représente des inquiétudes dont nos sociétés ne pourront se débarrasser avec un simple haussement d épaules. Si vous étés de fidèles lecteurs du « Monde Diplomatique » vous pouvez peut-être vous en passer de ce livre : autrement je vous conseille de le lire parce que vous en sortirez avec de questions à répondre.
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