Aujourd'hui, quand cela nous arrive encore d'aller voir une comédie américaine - de plus en plus rarement, il faut bien l'avouer, car la plupart font assez peur dès le premier gag dévoilé dans la bande-annonce - on se demande parfois: "Qu'aurait fait Wilder?". A l'image du fameux "Qu'aurait fait Lubitsch?" punaisé au-dessus du bureau de Wilder. Evidemment on peut se poser cette question-là aussi, mais à présent qu'il est devenu évident que Wilder lui aussi est un grand, (presque) à l'égal de son maître, pour lequel il a écrit plusieurs scénarios (ex.
Ninotchka), on peut nous-même se poser l'une ou l'autre question. Rappelons utilement que si aujourd'hui beaucoup de cinéphiles parlent de
Assurance sur la mort,
Boulevard du crépuscule,
Certains l'aiment chaud ou
La Garçonnière avec des étoiles dans les yeux, les films de Wilder n'ont pas toujours été bien accueillis, et nombre de critiques, surtout français, il faut bien l'avouer, trouvaient qu'il était essentiellement un bon dialoguiste, quand ils ne le trouvaient pas vulgaire, et le tenaient pour un piètre réalisateur. On peut se rappeler ce genre de choses aujourd'hui quand on considère un peu hâtivement certains cinéastes...
S'il n'y a malheureusement pas de réponse aux questions "Qu'auraient fait Lubitsch et Wilder?", on pourra tout de même lire les entretiens avec Wilder, frustrants comme tous les entretiens avec des cinéastes de cette époque, qui refusent généralement d'analyser leur oeuvre plus que de raison, mais passionnants à plus d'un titre. Seront aussi un peu frustrés ceux qui attendraient de la part du questionneur des relances sur les points sur lesquels on aurait bien voulu entendre Wilder - par exemple, la réception de ses films par les studios, et ses relations avec les patrons des studios (je me rappelle avoir lu quelque part qu'à la sortie de la première projection de Sunset Boulevard, les producteurs et exécutifs étaient furieux après celui qui mordait si fort la main de ceux qui le nourrissaient).
Dans l'ensemble, la limite de ces entretiens tient au fait que le gentil réalisateur Cameron Crowe s'intéresse avant tout aux idées du Wilder scénariste et à ses acteurs, à ses goûts et à ce qu'il pense de certains de ses collègues et d'oeuvres passées ou récentes, mais le ne fait pas assez parler des questions qui fâchent, ne lui fait pas assez décrire en détail ce que pouvait être l'usine hollywoodienne, ne lui fait pas développer ce que c'était de travailler dans un système que Wilder a souvent critiqué et qui a parfois fait les frais de son humour ravageur dans ses films mêmes. Cela étant, si l'on peut trouver qu'un autre que Cameron Crowe aurait peut-être été mieux à même de faire parler Wilder sur ces questions (cf. les entretiens d'Orson Welles avec Peter Bogdanovich:
Moi, Orson Welles), il reste que certaines des relances patientes de Crowe au fil des entretiens aident à revenir de façon assez profonde sur ce que Wilder pensait vraiment, au-delà des boutades pour lesquelles il était très connu. C'est particulièrement le cas pour ses acteurs et actrices, en particulier Marilyn Monroe, dont il parle plusieurs fois en la critiquant mais en affichant aussi de plus en plus d'affection pour elle et pour son jeu, mais aussi Marlene Dietrich dans le trop méconnu
La scandaleuse de berlin, ou Audrey Hepburn (cf. également l'excellente étude
Audrey Hepburn). Bref, avec leurs limites évidentes, ces entretiens réalisés par Crowe en 1998, alors que Wilder avait 90 ans passés, 4 ans avant sa mort, restent un témoignage formidable sur son parcours et sur les gens avec qui il a travaillés. On peut remercier Crowe d'avoir eu l'initiative et la patience de faire ce que personne n'avait vraiment fait avant, et l'on en vient à rêver à ce que des entretiens de ce type auraient donné avec Lubitsch justement. Même si ce n'est pas suffisant, ce qu'il lui fait dire des films qui ont été d'assez graves échecs financiers et qu'il aimait est très intéressant. C'est le cas de l'exceptionnel
Ace in the Hole (rebaptisé par la suite The Big Carnival) / Le Gouffre aux chimères, film d'une noirceur absolue sur la nature prédatrice du journalisme, premier grand film, cinglant, sur la pourriture médiatique et la fascination du spectacle, qui a extrêmement bien vieilli mais qui n'existe toujours pas en dvd zone 2 (l'excellente édition Criterion en zone 1 ne comporte pas de sous-titres français - voir mon commentaire).
Thierry Frémaux rappelle dans la préface que ce livre n'est pas un recueil de bons mots de la part de Wilder, lui qui était un peu lassé qu'on attende de lui essentiellement cela. C'est vrai, même si il y en a tout de même quelques excellents. Je ne résiste pas à citer la préface pour rappeler à ceux qui ne le sauraient que peu ce que pouvait dire Wilder: "Un jour, il décrivit le producteur Sam Spiegel comme 'un Robin des bois moderne: il vole les riches et il vole les pauvres'. Une autre fois, il déclara à un journaliste: 'Si vous ne pensez pas que tout le monde est corrompu, c'est que vous ne connaissez pas tout le monde.' A Hollywood, alors qu'un jeune producteur lui déclarait: 'Il est difficile de ne pas vous confondre avec William Wyler. Vous savez: Billy Wilder, William Wyler', il répondit: 'Oh, vous savez: Monet, Manet...'"
Bref, cet album, bien traduit et mis en page et surtout somptueusement illustré est une pièce de choix dans n'importe quelle bibliothèque de cinéma. Si l'on s'intéresse un tant soit peu au cinéma de cette époque et à ses représentants les plus éminents, il est a acquérir absolument. Comme la récente édition d'
Amis Américains : Entretiens avec les grands Auteurs d'Hollywood de Bertrand Tavernier, lui aussi coédité par l'Insitut Lumière et Actes Sud. Merci à eux de ne pas abandonner l'édition de qualité d'ouvrages sur le cinéma.