Extrait
Extrait de l'introduction
Quand le Silence se manifeste
Cela s'est passé un matin d'hiver en 2007. Après l'office des Laudes chanté par les moines, je me suis engagé sur un chemin menant à un bosquet près du monastère Notre-Dame de Scourmont, à côté de Chimay dans les Ardennes belges. Il faisait frisquet. La lueur embrumée du soleil naissant guidait mes pas. Mon séjour à l'hôtellerie de cette abbaye cistercienne touchait à sa fin. J'y avais moissonné pendant quatre jours des témoignages qui allaient enrichir mon enquête sur la vie monastique. J'avais surtout été impressionné par les confidences d'un jeune novice. Avant de s'arracher à sa vie de patachon, il avait effectué plusieurs allers et retours entre vie cloîtrée et vie mondaine ! Et puis un jour, comme charmé par un parfum irrésistible, le jeune homme avait cédé à l'appel insistant du désert : il avait succombé à la séduction si mystérieuse du clair-obscur d'une cellule monastique.
Alors que je marchais à l'inconnu sur ce sentier, je fus soudain saisi par une violente crise de larmes. Je sanglotais comme un petit enfant. J'avais l'impression physique de vider toute l'eau de mes yeux. La stupeur que m'inspiraient ces pleurs incontrôlables se mêlait simultanément à une sensation étrange dépuration libératrice, d'émondage purificateur. C'était comme si, en s'évadant de moi, des rivières souterraines jusqu'alors insoupçonnées ravalaient tout à coup mon être, essoraient mon âme. «Le silence est une purification» : j'ignorais encore cette pensée de Geneviève Micheli, la première prieure et l'inspiratrice d'une communauté de moniales protestantes que je découvrirais bientôt sur les bords du lac de Neuchâtel, en Suisse. Pour l'heure, je sentais mes larmes se coller sur mon visage, se durcir sous l'effet du froid hivernal. Je me souviens du soulagement que me procurait la lumière minérale de ce matin venant doucement caresser mes paupières. Quand les dernières larmes s'estompèrent, je revins sur mes pas, séché de l'extérieur, mais lessivé de l'intérieur, avec pour seuls témoins les arbres, l'herbe et «l'astre d'en haut»1 qui poursuivait son ascension dans le ciel.
Que m'était-il arrivé ce matin-là ? Vous étonnerai-je si je vous dis que je ne veux pas le savoir ? Je préfère garder vierge et vivace la saveur mystérieuse de ce moment plutôt que de céder à l'instinct de le disséquer comme on le fait d'une grenouille de laboratoire. Je suis souvent las d'entendre l'incommensurable frénésie de beaucoup de mes contemporains à vouloir tout expliquer, montrer et démontrer. Quelle peine perdue ! Un mystère, par définition, ne s'élucide pas, ne se perce pas. C'est plutôt lui qui nous perce et nous transperce... Du mystère de ce matin d'hiver, j'ose dire maintenant qu'il est celui de l'instant où je me suis converti au Silence. J'ai en effet acquis la certitude d'avoir été en cet instant précis visité à mon insu par une Présence silencieuse. Depuis elle ne me quitte plus. J'ai une irrépressible envie d'elle, et d'elle seule, pour accueillir la naissance de chaque nouveau jour. Elle accompagne mon lever, ma toilette, la préparation du petit-déjeuner et de la table où me rejoint ma femme un peu plus tard. Cette Présence silencieuse s'intensifie devant la petite icône de la Tendresse devant laquelle j'allume rituellement deux bougies pour lire les textes liturgiques du jour. Ces vingt petites minutes de prière matinale ont transformé ma façon de vivre, d'accueillir la vie et, j'espère, de la répandre autour de moi. Pendant trente ans, j'avais eu le réflexe matutinal de tout journaliste «normal» : allumer la radio pour m'informer de l'état instantané du monde.
Présentation de l'éditeur
Un journaliste catholique, élevé dans un milieu modeste du Nord, avoue ce qui lui est arrivé dans lordre de la foi et de la rencontre illuminative de la présence divine. Ce qui le fait avancer, en toutes ses activités, c est le rayonnement secret du silence divin dans sa vie. Depuis son expérience spirituelle de Scourmont en Belgique, lévidence de la présence de Dieu dans sa vie le poursuit avec bonheur et lui donne un recul serein sur tout ce qui lui arrive et qui est tout sauf banal. On nest plus ici dans la question du sens, mais dans celle de la présence bienveillante et constante de Dieu à lhomme. Un livre pour les actifs, les survoltés, les déboussolés spirituels, qui se fuient ou fuient Celui qui ne cesse de les accompagner et veut les rencontrer en leur intimité.