« Ceux qui disent que mon rap n’est pas fédérateur / Dis-leur je suis pas opportuniste / Je m’invente pas un combat » : 28 années d’errance (de Kinshasa, République démocratique du Congo, à Saint-Denis, République française), et quelques ennuis (un procès pour droit à l’image des CRS, portant sur l’illustration de son double CD Les Sirènes du Charbon) plus tard, Despo Rutti délivre son premier message à caractère informatif, et sans concession, en grand format, et les âmes délicates feraient mieux de passer leur chemin.
Sombre, heurté, gras et sombre et percussif, son hip hop plonge ses racines dans l’évident familistère de Ministère Amer, ou NTM, rythmes et mots s’entrechoquant comme autant d’étincelles des pavés sur le bitume. La voix y est maltraitée, filtrée par les fréquences basses, et l’armée des rythmes y adopte plus souvent qu’à son tour une configuration martiale. Les quatorze…titres ? (Pièces ? Vignettes ? En tout cas, pas chansons, au sens récréatif du terme…) dressent en effet, en nuancier de noirs et gris, un tableau apocalyptique de notre société, ses dérives (l’argent, le pouvoir, la drogue) et vices variés (racisme et violence d’état sont dans un bateau, la liberté tombe à l’eau). Les étiquettes en disent suffisamment long sur le caractère non récréatif, et franchement sardonique du propos (« Légitime défense », « L’Oeil aux beurs noirs »), et Despo Rutti conserve tout du long le sens de la formule : « On a trop de principes pour être vraiment libre...».
Certes, les imprécations à répétition peuvent parfois conduire à un populisme à l’usage des banlieues (dans « Quitte ou double », et la gauche, et la droite, et le centre – tant qu’à faire - en prennent pour leur grade), et le rappeur n’évite pas toujours les archétypes (le Robin des Bois urbain in « Légitime défense »), et la lecture hâtive de certains de ses appels à la prise de conscience peuvent alors laisser accroire à une justification des dérapages de cités. Mais, lorsqu’il se laisse aller à l’intime et lâche un peu la bride aux grands principes (« Because je rappe pour les pauvres avant la Porsche »), ou plonge dans un travail de journalisme par immersion (« La pauvreté est mortelle », in « Paris Nord by Night »), le jeune homme touche juste, dans ses mots du quotidien en condamnation du même. Il est troublant d’écouter, en clôture de l’album, un « Destination finale » où le garçon de la banlieue se livre comme jamais auparavant. Mais, surtout, on ne se sent plus au spectacle, mais le plus proche possible du cœur et de l’âme de Despo Rutti.
La spiritualité plutôt que la mort reste son message séminal : on n’est pas contraint d’y adhérer, mais force est de saluer cet instant émouvant où Rutti baisse les armes, devant quelque chose de supposé plus grand que lui. Un album de malaise, et de rédemption.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story