Bienvenue à Holly Springs, petite bourgade du sud des Etats-Unis, dans le fin fond du Mississippi. Comme à Savannah (cf. le
Minuit dans le jardin du bien et du mal de Clint Eastwood), la nonchalance règne, on traîne sa peau entre deux parties de pêche entre flics, et il y a quelques sympathiques allumés. Le temps aurait pu s'arrêter depuis la fin de la guerre de Sécession, et de toute façon, Holly Springs semble être là saisie autant dans les années 50 que dans les années 90. Chronique, tableau de relations familiales et de liens tissés dans cette petite bourgade, le tout pimenté d'un suicide maquillé en meurtre par une folle éperdue de respectabilité et opportuniste, Cookie's Fortune est tout cela à la fois, et c'est un film aussi éminemment sympathique que savoureux.
Son réalisateur est le grand Bob Altman, et dire qu'il lui ressemble est un euphémisme. Un critique (je crois que c'est Jean-Loup Bourget, auteur de
Robert Altman, bel ouvrage sur le maître, mais qui s'arrête au milieu des années 90) disait d'Altman qu'il était libéral-libertaire. Oui, sans doute, et amoureux de la vie, nonchalant, dilettante, un peu je-m'en-foutiste aussi, pas seulement cynique ou ironique, comme peuvent le laisser entendre certains de ses films. De toutes ses oeuvres, Cookie's Fortune est une de celles qui laissent le plus transparaître cela. Bourget le comparait d'ailleurs à certains films de Ford des années 30 comme le très nonchalant, lui aussi, Steamboat round the bend
Coffret John Ford : Steamboat round the bend / What price glory / Quatre hommes et une prière.
Le scénario, à la structure lâche mais qui sait mettre en place ses thèmes et ses motifs de façon assurée, réserve des surprises mais pas au sens où il s'agirait d'autant de rebondissements. Comme dans le merveilleux
Gosford park, l'essentiel est ailleurs que dans les rebondissements et la résolution du meurtre (qui ici n'est de toute façon pas un meurtre): dans Gosford Park, dans la façon dont les deux mondes, celui des maîtres et celui des valets, ou bien celui des Américains et des Anglais, se côtoient, coexistent, éventuellement se mélangent; dans Cookie's Fortune, dans la nature des liens, ceux du sang, de l'amitié, de l'amour.
Dans un film où les rythmes et la parole ont autant d'importance, il fallait tout le goût, voire la gourmandise, d'un Altman pour rendre la variété des accents (connotés racialement et socialement), pour le choix des musiques (le blues de Memphis y tient une bonne place), pour les lieux insolites. Pour les personnages incongrus surtout, soit à la marge (Willis Richland, interprété par le formidable Charles S. Dutton) soit un peu simplets ou toqués (Camille Dixon et Cora Duvall, rôles dans lesquels excellent, chacune dans son registre, Glenn Close et Julianne Moore). Puisque nous en sommes aux acteurs, précisons qu'ils sont tous parfaits dans leur rôle, de la fille fraîche qui pète la santé (Liv Tyler) au benêt de service (Chris O'Donnell) en passant par le shérif bonhomme qui sait que ce n'est pas Willis qui a fait le coup parce qu'il "pêche avec lui" (Ned Beatty). Remercions Altman d'avoir donné le rôle de la vieille dame malicieuse (et veuve inconsolée) à Patricia Neal, si merveilleuse dans
Le rebelle de King Vidor ou
Un homme dans la foule d'Elia Kazan, qui n'avait pas tourné depuis des lustres et a trouvé là son dernier rôle, me semble-t-il. Tous ensemble, ils donnent vie à cette galerie de portraits et rendent ce film aussi plaisant que subtilement mélancolique.
Car mine de rien, le film n'est pas que nonchalant et joyeux. Il s'intéresse aussi, mais en mineur, à la mort et à la folie (ce que souligne le choix du Salomé d'Oscar Wilde comme pièce que fait jouer Camille Dixon, choix d'autant plus amusant pour un spectacle de patronage de la part de cette grande névrosée, dans une ville qui n'a pas l'air de s'intéresser beaucoup à la grande culture, encore moins à la décadence à la Wilde). Et également aux crispations sociales et raciales, mais pour mieux montrer comment elles peuvent être levées naturellement. C'est d'ailleurs là ce qui achève de rendre le film sympathique: peut-être est-il sans prétentions, mais c'est aussi une manière de plaidoyer pour un mode de vie et des alliances simples, pleines d'énergie vitale... même si c'est parfois au rythme de l'eau qui coule ou d'un blues au tempo ralenti.
L'édition TF1 Vidéo est tout à fait correcte pour l'image et le son; on ne croule pas sous les bonus. Tout au moins ont-ils eu le bon goût de reproduire sur la jaquette la belle affiche que Tardi avait conçue pour la sortie du film.