Françoise Chandernagor, on le sait, excelle dans les portraits. Elle s'inspire d'existences parfois fictives qui sous sa plume deviennent étonnamment riches, présentes et vraies. Une fois encore, songez à "L'Allée du Roi", "La Sans Pareille", "L'enfant des Lumières", Françoise Chandernagor nous donne à découvrir des temps révolus, des événements aux conséquences insoupçonnables, des personnages inattendus et sensibles.
Ce livre, qui nous sort des temps corrupteurs qui nous assaillent, sera une occasion de rédemption. D'abord pour racheter notre vision superficielle du début du XVIIIe siècle, vu, ici par un oeil aiguisé, hors des conventions, puis aussi, pour réhabiliter notre perception de l'art pictural en lui-même, ses beautés, ses outrances, ses arrières pensées mercantiles, ses rapports ambigus avec la société (de tous les temps, voir page 122).
Le héros de ce "conte" à la recherche de "sa couleur", celle qui devrait magnifier toute son oeuvre et faire passer son nom à la postérité, c'est un peu chacun d'entre-nous. Confronté aux plus hautes aspirations (l'art pour l'art), mais aussi aux affaires les plus contingentes et les plus triviales : l'argent, l'influence, le pouvoir qui entraînent leur cortège de renoncements lesquels, en final, trahissent les proches, l'épouse, les enfants (ces malheureux enfants qui n'en peuvent plus de grandir), et même les amis (parmi eux Chardin le vieux complice).
Ces événements lointains dans lesquels Françoise Chandernagor nous replace avec bonheur le temps d'une lecture, sont décrits (ou plutôt évoqués à petites touches) avec une justesse de trait, une élégance rare et une connaissance profonde de l'époque. La beauté du style, la fluidité de la phrase, la simplicité de la construction, et cette manière si "académique" du texte sont sans équivalents dans la littérature française d'aujourd'hui.
Tout ceci vous pénètre et vous transforme de l'intérieur comme personne ne saurait le faire avec une telle force. Françoise Chandernagor use pour nous parler de ses "sujets" d'une technique unique faite d'effervescence et de désarroi entrecroisés qui mêlent vie et mort dans une étrange connivence. Moments de tristesse et de bonheur se conjuguent pour nous révéler ce qui compte dans nos propres vies. Il y a là, derrière la sobriété du style, une humanité généreuse et profuse. Ne manquez pas cet opus ; il vous emportera sans répit, et vous en ressortirez transformé. Miracle des beaux textes. Un "conte" en effet, et déjà un classique.
René Grandjean. 2004-06-02. Couleur du temps.© Gallimard