On a tous quelque chose de Jacques Higelin en nous : un sublime duo avec Brigitte Fontaine (« Cet enfant que je t’avais fait »-1967), les interminables concerts rock des années 1970, sur fond de « Mona Lisa Klaxon » (1974), la légèreté d’un Charles Trenet retrouvé en néo-fou chantant (« Tombé du ciel », 1988), et la crise du disque qui précède, ou alimente, la crise existentielle (années 1990). Même dans des interviews chaotiques et fortement imbibées (des deux côtés), on ne peut omettre que ce type ne nous a jamais lâché la main. Même si l’on se contentait désormais de saluer les efforts des rejetons (Izia, Arthur H, ou Maya Barsony). Et puis, il y eut Amor Doloroso (2006), album de la rédemption artistique (et retour du succès, avec plus de 200 000 copies écoulées), bouillonnant d’amour et de fraîcheur naïve, extraordinairement près de l’os, et enregistré en compagnie de Rodolphe Burger (il dirigea Kat Onoma, aujourd’hui arrange, compose, et produit, et gère désormais le festival C’est Dans La Vallée).
Quatre années plus tard,
same players shoot again : Burger a de nouveau ouvert grandes les portes de son studio alsacien de Sainte-Marie-Les-Mines, le mixeur Ian Caple (une grande dignité créatrice, des Tindersticks à Alain Bashung) s’est installé à la console, les Suisses Alberto Malo (batterie) et le bassiste Marcello Giulani ont complété la fine équipe (Geoffrey Burton à la guitare, les très fidèles tambours de Dominique Mahut, d’autres encore), et on s’est même un peu poussé pour faire place au séminal trompettiste Erik Truffaz (pour un instrumental conclusif, cet « Expo photos », rêveur et sensible). La première bonne nouvelle, c’est que le grand Jacques, excentrique en chef par ici, et à près de soixante-dix ans, va bien (et nous avec, donc), de nouveau sur les rails de la légèreté, impudique et décalée, des grandes déclarations (la chanson-titre, sautillante comme lui seul sait les concocter), et des grands écarts (« Output », talking-blues sonique, généreux et baroque, en funk caoutchouteux dont la ligne de basse ne déparerait pas une visite du « Ball of Confusion » de The Temptations).
Ce dix-septième album se nourrit donc de douze chansons toutes différentes, et toutes identiques, car impulsées par la même généreuse folie. La reprise faussement guillerette d’ « Aujourd’hui la crise » (empruntée au track-listing d’Alertez Les Bébés - 1976) ne trahit pas un manque d’inspiration, mais simplement la triste pérennité du déchirement social et personnel. Higelin conserve le tact des phrases dégraissées et essentielles (J’ai jamais su/Sur quel pied danser/Avec toi, in « J’ai jamais su », premier single extrait du programme), et celui de la chanson journalistique (l’épopée country de « Bye bye bye »), voire la reconstitution in situ (« New Orleans », où il suffit d’aimer les petites créoles et les grosses trompettes pour s’y croire). Puis, le chanteur investit la ville et ses temples marchands (« Qu’est-ce qui se passe à la caisse ? »), porté par une valse éthylique (« Valse MF »), ou un sens unique de l’immobilisme harmonique («Égéries, muses et modèles »). Et
« Hôtel Terminus » balbutie un rockabilly pour asphalte luisant, alors que « Kyrie Elison » impose la majesté pour rire d’un trombone irrespectueux, mais toujours volage.
Les salués créateurs de bandes dessinées Dupuy et Berberian ont suivi le chanteur dans ses nouvelles sessions, ce qui nous vaudra peut-être prochainement l’émergence d’un Jacques en nouveau Tintin des librairies. Mais, pour l’heure, et récemment honoré (il vient de se voir gratifié du Grand Prix de la chanson française par ses pairs de la SACEM), Jacques Higelin reste l’éternel amant, le lunatique ébouriffé, et le rocker de la marge de la chanson francophone : un retour étincelant.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story