Il y a presque un demi-siècle entre la réalisation d'UN COUTEAU DANS L'EAU (1962) et GHOST WRITER (2010). Et on y retrouve le même thème : l'enfermement. Dans son dernier film, Polanski met en scène un trio de personnages reclus dans une villa fouettée dans le vent, au bord de la mer. Dans son premier long métrage, trois personnages tenus de cohabiter sur un petit voilier, sur les lacs de la Mazurie.
Au départ de cette histoire, il y a un couple, Andrzej (journaliste sportif) et Krystyna, qui se rendent en voiture jusqu'à la région des lacs, pour un week-end en bateau. Ils manquent de percuter un auto-stoppeur. Ils le prennent avec eux. L'étudiant les aidera même à porter leurs affaires jusqu'au bateau, et avant de larguer les amarres, Andrzej propose au jeune homme de se joindre à eux pour la ballade...
UN COUTEAU DANS L'EAU est donc le premier long métrage de Roman Polanski, après une série de huit courts métrages très remarqués. Un film tourné en Pologne, le seul, avant LE PIANISTE. Polanski y met en scène un huit clos, entre un couple marié, et un jeune étudiant, et y règle déjà ses comptes avec le modèle de société socialiste, proposé alors en Pologne. Andrzej est un parvenu, et représente la classe moyenne, aisée, arrogante, qui a vite oublié les préceptes socialistes. Andrzej est très fier de montrer au jeune étudiant comment il a réussi. D'abord, posséder un voilier, pouvoir prendre un week end, et puis tous ces petits détails, ces éléments de la vie quotidienne, comme les ustensiles de cuisine, un tire-bouchon, et cette poignée de casserole amovible, un gadget ridicule selon le jeune homme, et qui sera le motif du premier affrontement entre les deux hommes. Car Andrzej est bien décidé à montrer qui est le maître. D'ailleurs, n'est-ce pas pour humilier le jeune homme qu'il l'invite à son bord ? Andrzej fait preuve d'une autorité sur-jouée, y compris avec sa femme, qu'il envoie écoper la cale. Il met aussi le jeune homme à l'épreuve, lui demandant de manier le bateau, sans cesse il lui fait mesurer l'écart qui les distingue, le savoir et la réussite de l'un, face à l'ignorance de l'autre. L'étudiant avouera d'ailleurs qu'il ne sait même pas nager...
Pour seule possession, l'étudiant possède un couteau. Un cran d'arrêt. Polanski met le couteau au centre de son récit, par une mise en scène très intelligente. Ce couteau représente deux choses : la menace, le duel, la violence, qui semble pouvoir éclater au moindre moment. Mais le couteau, avec sa lame qui jaillit par devant (on la rentre, on la sort, on la rentre, on la sort...) est aussi un symbole phallique de fort belles proportions ! Car il est aussi question de cela dans ce film. La domination sexuelle est aussi au centre de cette histoire, Andrzej provoquant le désir chez l'étudiant, désir envers sa femme, tout en lui montrant qu'il est le seul à pouvoir la posséder. Les allusions sont légions, comme lorsque Andrzej souffle dans une bouée en forme de crocodile, tenue à hauteur de son maillot de bain. Il y a la proximité des lieux, lorsqu'on se change, et les regards entre Krystyna et l'étudiant, lorsqu'ils se récitent des poèmes alors qu'Andrzej écoute une retransmission sportive à la radio. Autant de scènes qui rappellent PLEIN SOLEIL où Delon et Ronet se disputaient la belle Marie Laforêt. Bien sûr, la tension ira crescendo, l'autorité et la virilité d'Andrzej seront mises à rude épreuve, mais je m'en voudrais de vous dévoiler la suite de l'intrigue...
Polanski, avec les moyens du bord (sic !) réalise un film en tous points remarquable. On le sait, Polanski est un grand styliste, un grand narrateur, un grand manipulateur ! Les cadrages sont d'une précision diabolique (hitchcockienne pourrions-nous dire), des angles de vues originaux quand on sait que le plateau n'est qu'un voilier de 8 mètres. Chaque image apporte son idée, son intention, son danger, et ses sous-entendus. Le tout filmé en focale courte, avec des gros plans de visages en amorce, qui renforce cette idée d'oposition, et me rappelle parfois le style de Satyajit Ray (cinéaste indien). UN COUTEAU DANS L'EAU est un thriller psychologique, mais sans scène de bravoure. Tout y est subtil, diffus. Polanski joue sur les petits riens. Précisions aussi qu'en Pologne en 1962, il fallait faire attention à ce que l'on filmait (le film fut d'ailleurs descendu en flamme, mais fera un triomphe en Europe). Plus que de l'angoisse, comme dans ses réalisations futures, Polanski distille un sentiment de menace. Andrzej offre sa position de bourgeois, et le corps de sa femme en pâture à un jeune homme en marge, croyant qu'il contrôlera la situation, et en sortira grandi. Rien n'est moins sûr. Le colosse s'érode (pardon...). La fin nous laisse sur un sentiment amer, de dégoût profond. Pas sûr qu'aucun des trois personnages ne fasse bonne figure à la fin du récit. Déjà Polanski avait peu de foi dans le genre humain.
Jolanta Umecka interprète Krystyna. Au départ, dans la voiture, avec une monture de lunettes effrayante, son potentiel sexuel est proche du zéro ! Et Polanski va faire évoluer son personnage, insidieusement, plus souriante, en maillot, les cheveux détachés, et même nue, dans une courte scène, jusqu'à ce qu'elle devienne le véritable enjeu sexuel de ce combat de coqs. Malmenée par Andrzej, elle trouvera le moyen de se venger de son arrogance. Leon Niemczyk joue le rôle d'Andrzej, avec des faux airs de Michel Vitold, cet acteur de théâtre français qui a aussi écumé toutes les séries de l'ORTF ! Et Zygmunt Malanowicz interprète le jeune étudiant. Ils sont tous les trois remarquables, et participent à la réussite de ce film, où, comme dans GHOST WRITER, il est question de manipulation intellectuelle, de domination d'un monde sur un autre, et d'épilogue ambiguë.
Noir et blanc - format 1:37 - 1h35