J'ai commencé à lire « Crack » de Tristan Jordis
avec un mélange d'intérêt personnel et de méfiance.
Intérêt personnel, car j'ai autrefois assisté à la
déchéance d'un être tout à côté de moi, sans savoir
quelle attitude adopter. Peut-être cherchais-je un
écho à cette expérience ?
Autre intérêt : il s'agit là d'un document. Comment
arrive-t on à écrire ce que l'on veut mais ne peut
pas filmer ? Comment faire un « documentaire sur
papier » sans tomber dans le style ennuyeux d'une
étude scientifique ?
Méfiance, car je ne suis pas sans ignorer une
certaine tendance des jeunes auteurs parisiens à
glorifier les bas-fonds tranquillement assis dans
leur salon. Que pouvait on bien écrire sur l'univers
des fumeurs de Crack du Nord-Est parisien sans être
angélique ou moralisateur ?
Quelle ne fut ma surprise en avançant dans ma lecture !
J'ai tout d'abord découvert un auteur avec un vrai
talent d'écriture : Tristan Jordis manie les mots
avec force et dextérité, rendant la lecture de ce
qui pourrait ressembler à une étude sociologique
absolument délicieuse. Les dialogues, riches,
incisifs et plein de vitalité, restituent pleinement
l'intensité de ces existences déchues en quête
perpétuelle de plaisirs illusoires. La liberté de
syntaxe que s'autorise parfois l'auteur s'articule à
merveille avec la volubilité de ses protagonistes.
Mais au delà du style, à travers une description
rigoureuse du milieu, c'est une invitation au voyage
chez les damnés que nous offre Jordis.
On s'attache instantanément aux personnages pourtant
tout droit sortis d'une fresque de Jérôme Bosch. On
est surpris d'ailleurs, à mesure que l'on avance, de
voir toute l'humanité qui se dégage des échanges
avec Saga, Cynthia, Souleymane...Au milieu de ce
capharnaüm ou règnent misère, manipulation, maladies
et mort, on accède à quelques instants de grâce
aussi surprenants que beaux : un peu de poésie au
bout de l'enfer, un peu de sagesse au milieu de
toute cette violence...On est touché, remué,
bousculé, interrogé au plus profond de soi.
L'auteur, qui prend la position d'une sorte d'
»Alice au pays de l'horreur» avec la pointe de
naïveté qui peut nous rendre son personnage agaçant,
reste discret et privilégie toujours la parole des
toxicos, en s'efforçant de garder la bonne distance.
Sa sincérité d'Alice, est sans doute ce qui lui
a permis de s'approcher au plus près de ces
existences cassées et au lecteur d'appréhender, sans
voyeurisme aucun, cet univers terrifiant qui reste
pour la plupart d'entre nous, de l'autre côté du
miroir, sous le périphérique.
A lire absolument !