Les comics de super-héros ont beaucoup de défauts. L'un des plus flagrants est leur aspect commercial. Ainsi, pour vendre un maximum de numéros, les grandes maisons d'édition ont-elles compris qu'il fallait aguicher le lecteur avec des événements et des trouvailles racoleuses. Par exemple : imaginer que Superman n'est pas le seul survivant de la planète Krypton. Ainsi vinrent Supergirl et... Superchien ! Ou qu'il n'est pas le plus puissant des super-héros, car sur d'autres terres parallèles, et même dans des futurs ou passés alternatifs, vivent Superboy, Superman II, etc.
Le problème est qu'au bout d'une quarantaine d'années, un éditeur important comme DC Comics croule sous les mondes et les personnages alternatifs, et plus personne à part le fan ultime qui lit la totale depuis des décennies n'y comprend plus rien. Comment alors ameuter de nouveaux lecteurs sans couper le lien avec les anciens ?
Ainsi naquit le projet "Crisis On Infinite Earth", destiné à faire table rase de tout cet imbroglio mythologique, en annulant tous ces mondes et époques alternatifs ainsi fusionnés en notre seule et unique "Terre 1" ! Dans ce contexte, le vieux fan n'est pas ignoré et accompagne ses figures chéries dans leur destin, et le nouveau lecteur peut enfin prendre le train à la gare de départ...
Allez voir le résumé de cette maxi-série sur Wikipédia : A lui seul, il vous occasionnera une migraine carabinée. Autant dire que je ne me risquerai pas à vous raconter les grandes lignes de cette histoire...
Bien que cette création soit mythique et qu'elle fasse partie du patrimoine de son médium, je ne peux guère vous la conseiller si vous n'êtes pas prêt à franchir la série d'épreuves qui suit :
- Patient et contemplatif vous devrez être ! En effet, ce récit n'est pas vraiment compréhensible pour qui ne connaît pas la mythologie de l'univers DC et son Histoire. Attendez-vous à aligner plusieurs chapitres avant de commencer à saisir la trame et de comprendre d'où vient tel ou tel personnage, que fabrique tel autre et pourquoi ils sont là. Attendez-vous également, si vous n'êtes pas très en forme, que vous êtes harassé après une dure journée de labeur, à ne jamais rien comprendre du tout...
- Le kitsch, il vous faudra apprécier ! Attention les yeux : nous sommes en 1985 ! Les super-héros -surtout ceux de l'univers DC- sont ringardissimes ! Basiques, soit méchants, soit gentils, ils portent des sobriquets hautement cocasses ("Psycho Pirate", "Blue Beetle", "Geo Force", "Firebrand", "Firestorm", "Dr Polaris", "Le Monitor"...) et arborent fièrement coiffes clinquantes, capes en satin et slips par dessus le pantalon, avec des logos à faire pâlir le plus voyant des panneaux publicitaires !
- Le naïf, vous devrez tolérer ! Tout ce beau monde pense tout haut ce que tout un chacun pense tout bas, et vous le communique clairement à travers des bulles de pensée. Tout, vous saurez tout sur leurs moindres déprimes, promis ! Vous les entendrez s'exprimer dans un langage médiéval très coloré, chaste un moment, vulgaire l'instant suivant. Vous les écouterez tergiverser des heures-durant sur d'incroyables phénomènes "méta-temporels" ou "supra-universels" à faire passer Platon pour un débutant. Enfin... à la condition que le philosophe se soit intéressé aux bagarres de bac à sable, parce que tous ces super-héros se battent pour un oui ou pour un non, certains préférant cogner avant de réfléchir à pourquoi ils cognent...
- Le cynisme, il vous faudra supporter. Car "Crisis On Infinite Earth", comme indiqué plus haut, est avant tout une opération visant à élaguer un univers devenu trop compliqué et mettant en péril l'avenir de la franchise d'un point de vue commercial. Les auteurs imaginent ainsi un gigantesque crossover afin d'effacer tout ce qui a permis, des années durant, de booster les ventes de leur éditeur : Mort et résurrection des héros, changement d'identité, déclinaison féminine et version adolescente des mêmes personnages phares, crossovers afin d'établir un lien plus ou moins cohérent entre diverses franchises ne partageant pas au départ la même intégrité, etc, etc. Ainsi, afin de tout annuler, utilisent-ils sans vergogne les mêmes ficelles qui leur ont permis de vendre davantage de comics sur le principe racoleur de "l'événementiel" factice, où tout convergera, à un moment ou un autre, vers l'incontournable statuquo. Ce que "Crisis On Infinite Earth" est...
Si vous réussissez à passer cette succession d'épreuves, vous aimerez probablement cette maxi-série. Elle est de toute manière bien meilleure que "
Guerres secrètes", le méga-crossover lancé au même moment par Marvel afin de concurrencer son éternel rival. Car au premier degré frontal et passablement niais de "Guerres secrètes", "Crisis On Infinite Earth" oppose tout de même une complexité réelle qui approfondit les ramifications mythologiques qui font l'intégrité de son éditeur.
Le scénariste Marv Wolfman, connu à la fois des fans de DC comme de Marvel, qui accède ici à un vieux rêve d'enfance (faire converger tous les héros de l'univers, confrontés à une menace cosmique), parvient à communiquer son enthousiasme à travers une forme de narration généreuse et décomplexée. Sa vision d'ensemble est également très cohérente, faisant ainsi passer la pilule.
Le dessin de George Perez possède tout les atouts et le charme des comics old-school. Avec une rare perfection, l'artiste réalise des planches ambitieuses en totale harmonie avec le sujet développé, magnifiées par le format géant de cette édition et la remastérisation des couleurs.
En bonus, vous aurez même droit aux coulisses de la création, avec un descriptif -couvertures originales à l'appui- de toutes les séries touchées à l'époque par les répercutions du crossover !
"Crisis On Infinite Earth" est en définitive une œuvre aussi ambitieuse que cynique. Réservée aux fans ultimes de l'univers DC comics, elle paraîtra tantôt datée, tantôt parfaitement hermétique au lecteur profane. Personnellement, cette lecture a été pour moi une véritable torture. Préférant les comics modernes et adultes, j'ai eu du mal à franchir le cap...