Il est de ce livre peu connu du grand public comme des bornes d'orientation que le philosophe amateur découvre sur le tard au sein de bibliographies diverses (chez J-C Michéa par exemple). La morale utilitariste est en effet un maquis assez mal balisé, et s'il est classique de reconnaître Jeremy Bentham comme son premier théoricien, ses précurseurs se rencontrent déjà chez les grecs et ses continuateurs chez les moralistes anglo-saxons comme J.S. Mill et d'autres moins connus (J. Rawls d'un certain côté, H. Sidgwick et plus près de nous, D. Parfit). En fait, l'utilitarisme diffus est peu à peu devenu une éthique dominante sous forme d'un économisme primaire qui envahit la société libérale par tous ses pores. Si l'anti-utilitarisme est aussi ancien que son contraire, il faut attendre l'essai sur le don de M. Mauss pour le voir émerger comme courant théorique. Le MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales) dont le présent ouvrage de Caillé s'énonce comme le manifeste (en 1989) universalise (et valorise) le rôle du don (découvert au départ dans les sociétés archaïques) au sein des sociétés contemporaines occidentales. Dans cette optique, le chapitre 4 (Utilitarisme et économisme) est particulièrement important. Ce qui est en cause ici, c'est la fameuse « main invisible du marché » concept presque magique (qui n'apparaît pourtant pas plus de trois fois dans toute l'œuvre d'Adam Smith), main censée guider tout un chacun dans la quête de son intérêt bien compris et lui ouvrir par là le chemin du bonheur. Il y a d'autres points réellement importants dans ce petit livre, comme le chapitre 6 : l'anti-utilitarisme et la question de la démocratie : Caillé nous énonce clairement qu'en dépit de son progressisme affiché, la Raison utilitaire n'entretient que des rapports très incertains avec l'exigence démocratique (p.100), et de s'interroger si la démocratie n'est pas une réalité éphémère et provisoire (p.102). Il pose plus loin l'hypothèse que le principal frein actuel à l'invention démocratique et la principale raison du déclin des politiques sont liés à l'extraordinaire limitation du champ des possibles qu'induit la prégnance de l'imaginaire utilitariste (p.108).
On l'a compris : ce petit livre que Caillé présente comme un ouvrage de « vulgarisation » pour un publique « raisonnablement large » n'en est pas vraiment un. Tous les militants politiques « de gauche » qui ressassent depuis des lustres des vieilles idées éculées et fausses en pensant lutter contre le libéralisme devraient faire l'effort de le lire. Il faut parfois revenir aux fondamentaux et prendre le temps de réfléchir avant d'agir.