Jack Vance, qui s'apprête à fêter ses 95 printemps au moment où j'écris ces lignes, est l'un des auteurs de science fiction les plus prolifiques et les plus talentueux de l'« âge d'or » de la science fiction, et des âges qui ont suivi. De tous les grands de cette période, c'est celui dont les récits tendent le plus vers la Fantasy. J'ai été durablement marqué par beaucoup de ses livres. S'il fallait n'en citer qu'un, j'en citerais quatre ; pour la SF :
La Geste des Princes-Démons, pour la Fantasy :
Le Cycle de Lyonesse, pour le mélange des genres dont il a le secret :
Le cycle de Tschai et
Planète géante : L'intégrale.
On va d'ailleurs trouver dans ce recueil quatre bons échantillons de son style et de ses idées, quatre nouvelles écrites pour la majorité d'entre elles il y a plus de 60 ans. L'anthologiste à l'origine de cette parution a distingué un thème commun aux quatre histoires : celle du vaillant petit tailleur cher à Robert Heinlein, où un homme se bat seul contre tous et mène une « croisade ». C'est un peu tiré par les cheveux pour la première et la troisième nouvelle, mais ce n'est pas bien grave, même si les amateurs de Jack Vance auront probablement du mal à associer les écrits du maître à une image guerrière aussi lourde et si peu délicate.
Alors oui, certains (très rares) éléments de ces nouvelles pourront sembler un peu dâtés aux lecteurs tatillons, mais ces petits anachronismes ne sont rien au regard du talent et de la verve de l'auteur.
Ces quatre nouvelles me semblent par ailleurs effectivement avoir un thème commun : celui du temps.
Les temps possibles dans la première nouvelle :
« La grande bamboche », traite de l'exploration des multi-univers, des passés possibles de notre monde et de leur exploration. Desservie par son titre idiot, cette nouvelle est très stimulante intellectuellement, car l'idée de départ est d'une profondeur insondable. Elle est à la fois brillante et révélatrice du manque d'imagination des auteurs actuels. La comparaison avec des œuvres comme
L'Amour au temps des dinosaures n'est guère flatteuse pour les auteurs "modernes".
La seconde nouvelle traite du temps perdu, au sens littéral, et peut être aussi des temps à venir, malheureusement.
« Les œuvres de Dodkin », à la frontière entre Kafka et Courteline, traite avec l'espièglerie coutumière de Jack Vance les déboires d'un inadapté au système bureaucratique qui se révolte contre une note de service l'obligeant à remiser sa pelle au dépôt à la fin de son service. Réjouissant et plus que jamais d'actualité, la mode étant ces jours ci à la dystopie, semble t-il.
La nouvelle suivante, « les faiseurs de miracles » traite des temps oubliés et des temps à venir. C'est un petit bijou à la frontière entre planet-opéra, sf, fantasy et humour, avec des phrases du type « S'il découvre une fosse à pieux en dégringolant dedans, ce sera le premier travail utile qu'il aura jamais accompli ». Un texte brillant, avec des idées sur la magie d'une modernité sidérante.
La dernière nouvelle aborde des temps qu'on souhaite à jamais révolus. « Les maîtres de Maxus » est un inédit de 1951, du Space Opéra avec pour thème l'esclavage et pour question piège de savoir si on peut combattre le mal par le mal. Un texte très divertissant et profond, écrit quelques années après la fin de la seconde guerre mondiale. On pourra regretter une chute un peu abrupte, quelques dizaines de pages supplémentaires n'auraient pas été de trop. Jack Coeur de Lion y pourfend au passage les religions dans leur ensemble, ce qui affaibli encore un peu plus le titre de ce recueil.
Un style d'une clarté inimitable, de l'humour et de la vaillance, des thèmes complexes traités avec une simplicité sidérante : pas de doute, c'est bien du Jack Vance, l'auteur le plus divertissant et le plus sous estimé de la science fiction américaine.
De quoi donner des envies de replonger dans ses autres récits. Merci tout de même à l'anthologiste et à l'éditeur d'avoir exhumé des textes aussi intéressants, et aussi bien traduits.
Plouf.