Album symbolique de l'époque hippie, le premier opus de Crosby, Stills and Nash fait découvrir au monde entier un nouveau son, le folk-rock, porté ici à son apogée grâce aux voix extraordinaires des trois musiciens. Assemblage de talents individuels énormes, le groupe transforme tout ce qu'il touche en or, les riches compositions personnelles de chacun devenant joyaux dans la bouche des autres, impressionnant travail d'orfèvre collectif sur des morceaux aux harmonies ciselées et gracieuses. Il est enregistré à Los Angeles dans le plus grand secret (au fameux studio 3 chez Wally Heider dans Selma Avenue), le groupe s'imposant l'absence de visiteurs alors fréquents à l'époque dans les studios. La combinaison harmonique à trois voix sur des chansons de Stephen Stills comme
« Helplessly Hoping » et
«You Don't Have To Cry » (dont il existe une version électrique enregistrée à New York trois mois plus tard, parue en 1991) y transcende des propos assez mièvres. David Crosby nous fait revivre l'amour raffiné sur son mélancolique et très médiéval
« Guinnevere » : les harmonies de Nash et Crosby, et le croisement entre la guitare sèche Martin D45 et la Guild douze cordes électrique de ce dernier sont une pure beauté. Tandis que Graham Nash, dans les mêmes dispositions d'esprit, nous narre l’histoire de sa
« Lady Of The Island » (écrit à l'origine pour les Hollies). Ces deux-là sont dans leur registre et il faut un Stephen Stills surpuissant pour hausser un peu le ton:
« 49 bye-byes » et
« Suite: Judy Blue Eyes » (un hymne romantique complexe adressé à son amie Judy Collins, dans lequel il joue de tous les instruments. Les voix sont enregistrés à l'aide d'un seul micro suspendu au-dessus des trois, contrairement à l'habitude de studio où les chanteurs sont isolés chacun dans une cabine). Ces chansons confirment que c'est bien lui qui tient les commandes, l'homme œuvrant à la fois comme guitariste, chanteur, bassiste et pianiste, délaissant uniquement la batterie au profit de Dallas Taylor, seul corps étranger à l'ensemble (avec l'autre batteur Jim Gordon sur
« Marrakesh Express », non crédité sur l'album). Les artistes sont tout aussi à l’aise avec les propos plus allègres de ce
« Marrakesh Express » lancé à fond de train où l'imagerie du chemin de fer donne à plein, illustrée par force souffles de locomotives des chanteurs qui accompagnent Nash dans cette composition qui portera l'album vers les sommets. Nash l'a d'ailleurs écrit en 66 dans le train reliant Casablanca à Marrakesh. Il y double sa propre voix avec une précision que seule son expérience au sein de Hollies lui permet, et Stills pose un solo fameux (sur Gibson Les Paul) sur trois pistes différentes, et qu'il a écrit comme une partition pour cuivres.
L'épique
« Wooden Ships » est aussi une des clefs du succès immédiat que rencontre le disque à sa sortie : cette chanson, fruit du premier travail en commun de Stills et de Crosby, complétés par Paul Kantner du Jefferson Airplane (qui l'inclut aussi dans
Volunteers), est en phase complète avec les idées politiques de l'époque, tout comme le très électrique
« Long Time Gone » de David Crosby écrit le soir de l'assassinat de Robert Kennedy, dans laquelle des lendemains qui chantent sont attendus malgré le silence qui entoure la contestation de la jeunesse américaine. L'heure est grave et on aurait tort de réduire ce premier disque en commun à une suite de morceaux innocents car malgré certaines naïvetés dans l'écriture (
« Pre-Road Downs » qui débute par « I have kissed you/So I'll miss you/On the road I'll be wantin' you/But I have you etc…») et un évident besoin de véhiculer un message pacifiste, le groupe saura en découdre sur scène où il fera feu de tous bois sur des
« Long Time Gone » transcendé ou des
« 49 bye-byes » qui déclencheront un enthousiasme à la hauteur de l'énergie qui passe alors entre ses membres. Album premier d'un groupe unique en son genre,
Crosby, Stills and Nash est avant tout le disque de trois talents au service d'une cause commune : refléter musicalement l'esprit d'une époque tourmentée par de vieux démons à qui la jeunesse voudrait bien faire la peau, contestation qui s'incarnera littéralement dans les chansons du groupe le portant au sommet du monde musical. L'entrée du cheval de Troie que constituera l'arrivée au sein du groupe du guitariste canadien Neil Young dès l'année suivante portera un coup presque fatal aux projets ambitieux du trio mais les chansons de cet album restent encore bien vivantes, portées qu'elles sont par les voix encore fraîches de leurs auteurs qui continuent d'œuvrer en concert pour leurs éternels idéaux.
Thierry Gaydon - Copyright 2012 Music Story