D'ordinaire, lorsqu'un cinéaste français tourne aux Etats Unis, en anglais, avec une équipe locale, ce n'est que pour refaire ce que les américains font eux-même. Kassovicz, Jeunet, Siri, Aja ont réalisé là bas des productions 100% hollywoodienne. Il était donc passionnant de voir comment Bertrand Tavernier, le plus cinéphile de nos cinéastes, auteur de la monumentale bible de référence « 50 ans de cinéma américain » allait s'en sortir.
Car la production a été difficile, les représentants américains présents tout au long de la fabrication, supervisant, exigeant des prises de secours, des plans des différentes valeurs, le strict respect du script qu'ils avaient paraphé, aucune improvisation, l'assurance d'avoir un montage linéaire, et surtout pas de voix-off... Bref, ils attendaient de Tavernier un polar de série banquable. Et ils l'ont eu, mais en version DVD, pour le marché américain, alors que nous, au cinéma, nous avons eu droit au montage de Tavernier. Tommy Lee Jones, acteur exigeant, a d'ailleurs déclaré que la version française était la meilleure, mais il n'a pas pour autant imposé ce choix aux investisseurs. Tavernier a du se battre seul.
DANS LES BRUMES ELECTRIQUES (d'après James Lee Burke) est un polar d'atmosphère, poisseux et onirique, mettant en scène un flic du Sud, qui cherche à résoudre une série de crimes odieux, ainsi qu'un meurtre commis il y a quarante ans, dans les marais. Cette seconde enquête le hante, et le fait remonter dans le passé peu glorieux de la Louisiane.
Le film commence par un plan séquence admirable, caméra Dolly au dessus des marais brumeux, la voix off de TL Jones qui nous rapporte une légende locale sur les morts, la découverte d'une équipe scientifique autour d'un cadavre, l'apparition du shérif Dave Robicheaux... Ce plan nous dit tout ou presque : le film sera nonchalant, précis, violent, baigné dans une atmosphère trouble, et le shérif sera déterminé à trouver le coupable. Bien que l'épilogue en elle même, n'intéresse pas Tavernier tant que ça, vu la manière dont il nous la trousse vite-fait bien-fait (un point commun avec Chabrol !)
L'intérêt ici, vient des personnages, paumés dans un paysage dévasté par l'ouragan Katerina, et les voyous qui profitent de ceux qui souffrent (énorme John Goodman !), la corruption qui règne, le fric et le meurtre qui font loi, face à un shérif décidé à mettre de l'ordre dans ce chaos. Et la mémoire, l'Histoire, le passé, boueux, qui colle aux semelles, les souvenirs qui remontent, qui hantent Robicheaux, témoin de l'innommable. La mémoire du Sud, passe par la musique, et le blues. Et c'est à Buddy Guy, légende du blues, que Tavernier confit le rôle de celui qui sait, mais n'ose pas parler (ce même Tavernier qui avait confié le premier rôle de AUTOUR DE MINUIT au saxophoniste Dexter Gordon, c'est dire si le monsieur à le sens du casting...) La bande son, entre blues, jazz, cajun, est sublime, et participe pleinement à l'ambiance.
Les scènes familiales sont simples, belles, un mot, une image suffit à tisser des liens entre Robicheaux et sa fille, sa femme, là où un metteur en scène américain nous en aurait fait des tonnes dans le sirupeux avec violons. Les autres personnages sont pathétiques (le jeune réalisateur). On sent la patte de Tavernier, y compris dans les scènes d'action (car ça cogne et ça flingue sec !) qui éclatent comme chez Hawks, mais ne s'éternisent pas dans un festival pyrotechnique... (Robicheaux entre dans un bar, comme John T Chance dans le saloon de RIO BRAVO, seul face à 10, et impose sa loi !) On croit voir un film américain, tout en se disant : bizarre... y'a un truc, en plus, en mieux, différent en tout cas, qui rend cette quête quasi mystique de Rochicheaux passionnante, intrigante, à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre du réalisateur de COUP DE TORCHON, dont la filiation transparaît, à travers le personnage du flic en mission, et l'utilisation du décor.
Un grand polar, un grand film. Pour son premier vrai film « américain » on est content que Bertrand Tavernier s'en soit aussi bien sorti. Mais pas sûr qu'il signe pour un second...
PS : vous avez déjà bu du Dr Pepper ? C'est immonde !