La plongée dans l'onirisme prospère là où la frontière entre la fiction et la réalité est si ténue qu'on en distingue plus le sens. Inoculateur d'idées entraînant une perte de discernement, José Carlos Somoza est de ces écrivains, avec Haruki Murakami notamment, qui excelle dans l'imbrication d'univers réels et imaginaires propice à égarer le lecteur dans l'abîme de l'incertitude après l'avoir rassuré.
Juan Cabo, écrivain amnésique rescapé d'un accident de voiture, se trouve confronté à une interrogation qui l'obsède suite à quelques impressions abandonnées dans un carnet: quelle est l'identité de cette femme observée dans un restaurant littéraire dont la description couchée sur papier n'a pas dépassé le stade de l'épure?
Esprit opiniâtre, sieur Cabo sollicite l'aide de quelques personnalités pour mener à bien sa mission: Horacio Neirs, enquêteur privé spécialisé dans les affaires littéraires et son assistant encrier, le nain Virgilio Torrent, une muse dénommée Gabbler Ochoa dont la fonction officielle est celle de modèle professionnel pour écrivains (en manque d'inspiration)... L'écheveau de l'intrigue démêlé lentement mais sûrement croit-on ! C'est sans compter sur sa dérobade permanente et l'apparition de nouvelles conjectures et finalement certitudes qui accablent notre héros tant il est sonné par les machinations fomentées par des êtres proches...
Le contenu de l'ouvrage est sujet à un déferlement d'idées plus ou moins rationnelles, sa gangue, le contenant (édition Actes Sud) n'est pas moins énigmatique au vu de la couverture proposée et son titre, Daphné disparue (ou Natalia, au choix...) est une référence mystérieuse aux Métamorphoses d'Ovide.
L'imagination foisonnante de l'auteur, si elle constitue un atout précieux pour le lecteur désireux de succomber à un texte « plein de fantaisie », présente également une vertu hautement appréciable, à savoir celle qui consiste à nourrir le récit d'une réflexion sérieuse sur un art, la littérature, appréhendée sous l'angle de la création - Peut-on insidieusement combler le manque d'inspiration d'un auteur? Le caractère fictif de l'écrit ne tend-il pas à trahir le lectorat en le trompant? - et de l'édition, secteur tourné vers la rentabilité économique - Le rabat (information sur le texte situé à l'extérieur de lui-même: la couverture d'un livre, sa classification,...) n'est-il finalement que la marque d'identification d'un écrit destiné à accroître les ventes sans qu'il ait un rapport avec son contenu ou avec le talent de son auteur? La littérature est-elle encore un art?
Daphné disparue m'a procuré un moment de lecture jubilatoire. Le texte, caractérisé par une symbiose imagination - érudition parfaitement réussie, encourage au vagabondage des esprits en ne fournissant pas toutes les clés de la compréhension de l'oeuvre. Son épilogue, savoureusement troublant, laisse songeur...