Ce premier tome de la collection deluxe regroupe les épisodes #26 à 37 de la série "Daredevil Marvel Knights", réalisés en 2002 par le scénariste Brian M. Bendis et le dessinateur Alex Maleev. Soit deux arcs narratifs : "Underboss" et "Le Scoop".
- Underboss : Auparavant, le "Caïd", pire ennemi de Daredevil, a perdu la vue alors qu'il affrontait "Echo", son ancienne pupille (voir
Daredevil : Sous l'aile du diable). Ainsi diminué, réussira-t-il à maintenir sa position de seigneur ultime de la pègre new-yorkaise ?
Brian M. Bendis semble presque nous livrer un remake du
Parrain de F.F. Coppola, aussi bien dans le fond que dans la forme. Son récit prend ainsi des airs de polar particulièrement noir et violent, à la fois lyrique et immersif. En tant que super-héros, Daredevil occupe d'ailleurs une place presque discrète au sein de cette guerre de gangs, essentiellement basée sur le psychologique et les trahisons shakespeariennes.
Le style narratif est particulièrement brillant, mais tellement adulte et sophistiqué qu'il pourra rebuter les amateurs de comics super-héroïques à bases de bastons entre super-slips bodybuildés. Le scénariste se montre très inspiré et mise tout sur la structure de l'intrigue, conçue comme un puzzle redoutable qui voit toutes les pièces s'imbriquer au fur et à mesure. Une construction en sauts dans le temps puissante, dans le sens où elle permet au lecteur de recomposer petit à petit le puzzle et d'avancer de surprises en surprises. A ce jeu du chat et de la souris, dans lequel nous apprenons les événements de manière désordonnée, Bendis s'essaie à toutes les techniques : De plusieurs épisodes ultra-bavards surchargés de dialogues à un épisode entièrement muet, il déroule un impressionnant panel de savoir-faire, où il excelle partout. Ses dialogues sont savoureux, profonds et justes. Quant aux scènes d'action, elles exhalent un parfum de thriller au suspense implacable.
Le dessin d'Alex Maleev est au diapason de cette ambiance urbaine violente et poisseuse, qui rappelle de manière évidente les travaux de Sean Phillips ou Michael Lark, qui évoluent précisément dans le domaine des polars noirs dans le monde des comics (par exemple :
Criminal). Ce sont donc des décors claustrophobes de brume et de bitume aux couleurs grisâtres qui servent de toile de fond à des personnages naturalistes, bien loin des canons habituels propres aux séries mainstream. La technique du dessinateur, à base de photographies retouchées, est ainsi renforcée par une forte tonalité expressionniste, où les ombres menaçantes se fondent dans les nappes polluantes d'un New York dans sa face la plus sombre.
Avec une telle mise en forme, l'histoire prend de la hauteur. La mise en image lyrique parvient ainsi à transcender le récit et le mener au niveau de Shakespeare, où se jouent les opéras de la tragédie humaine. Ainsi, entre les pages de "Macbeth" et les images du "Parrain" (toutes proportions gardées), "Underboss" s'impose dans le domaine de l'art séquentiel comme une histoire dans laquelle les destins humains retentissent en de lointains échos. Tragiques.
- Le Scoop : Un agent du FBI découvre la double identité de Matt Murdock. Il succombe à la tentation et vend son information au "Daily Globe", un journal peu scrupuleux qui en fait ses gros titres. C'est le début du cauchemar pour notre héros, qui va tout faire pour persuader le monde entier qu'il s'agit d'un canular. Mais encore faudra-t-il qu'il surmonte ses propres démons, tant il paraît affecté par cette épreuve...
Une fois de plus, Bendis & Maleev réalisent un travail de mise en forme aussi virtuose que viscéral. L'ambiance dépressive et réaliste, imprimée dans un décor tout droit sorti du film
SEVEN de David Fincher, donne une épaisseur douloureusement palpable au récit. Et on y croit ! On tremble pour notre héros, on s'insurge contre ceux qui lui veulent du mal, on désire l'aider et lui crier notre empathie.
Le long passage dans lequel les agents du FBI expliquent à leur chef toutes les composantes de l'enquête qui les ont menés à la découverte de la double identité de Daredevil est simplement passionnant et addictif. Et l'on se surprend à tourner les pages s'en se rendre compte que l'épisode vient de se terminer...
C'est avec un véritable charisme que l'équipe artistique parvient à suspendre à ce point notre incrédibilité face à ce qui ne devrait être, en principe, qu'une histoire supplémentaire de super-héros. Mais il n'en est rien ! Car dans la forme, une telle histoire n'a jamais été portée en image de cette manière. Et cette fois, nul besoin de convoquer le maximum de types en slip pour assurer le spectacle : Des dialogues précis et incisifs, un découpage à la limite de la narration cinématographique, une voix off prenante... Ce n'est qu'avec le recul que l'on prend conscience que l'ensemble était à ce point dénué d'action et de séquences de l'ordre du pur divertissement. Un récit adulte, sombre et réaliste, qui entérine le passage des comics de super-héros dans les hautes sphères des œuvres universelles. La grande classe.
Ceci est le run de Brian M. Bendis, aujourd'hui considéré comme l'un des meilleurs de l'histoire éditoriale du personnage de Daredevil. Avant ces épisodes, il avait déjà écrit
Daredevil Ninja et
Daredevil : Cauchemar. Mais il marque réellement la mythologie de Matt Murdock à partir de l'arc narratif nommé "Underboss". A partir de là, ce run se poursuit quasiment sans interruption jusqu'au #81, comme une longue histoire en continu.
Voici une réussite exceptionnelle, qui hisse les comics de super-héros à un niveau de maturité littéraire optimal. Quant on pense que Bendis, qui deviendra bientôt l'éminence grise de la Marvel, nous sortira des trucs aussi commerciaux, bêtes et infantiles que les events de la deuxième moitié des années 2000 (du genre
Secret Invasion ou encore
Siège), on se dit que le talent est aussi corruptible que le reste des composantes humaines...
A noter que cette compilation est une réédition des deux albums de la collection "100 % Marvel" :
Daredevil, tome 4 : Underboss et
Daredevil, Tome 5 : Le scoop.