Je suis sur le point d'abandonner définitivement la lecture de toute l'urban fantasy romanesque et/ou jeunesse qui déferle sur le monde libre. La liberté d'origine finissant hélas souvent par se muer en recettes de cuisine copiées par d'innombrables imitateurs.
Il me restait cependant ce livre, lourdement promu outre-atlantique et qui, bien entendu, vient contredire au moins partiellement ce que je viens de dire (surtout éviter des dire des généralités à l'avenir, elles sont forcément fausses !).
Ce qui m'a le plus bluffé au début, c'est la qualité de la langue associée à des personnages vivants et uniques. Écoutez donc:
« It seemed like just another Monday, innocent but for its essential Mondayness, not to mention its Januaryness. It was cold, and it was dark -- in the dead of winter the sun didn't rise until eight -- but it was also lovely. The falling snow and the early hour conspired to paint Prague ghostly, like a tintype photograph, all silver and haze. »
ou la description légère de l'héroïne, Karou :
« Karou was, simply, lovely. Creamy and leggy, with long azure hair and the eyes of a silent-movie star, she moved like a poem and smiled like a sphinx. »
Karou est une jeune fille de 17 ans très excentrique, au cheveux toujours bleus, vivant à Prague et y faisant des études d'art plastique. Armée d'un carnet de croquis, elle croque tout ce qui lui passe devant les yeux de telle façon que même ses professeurs aiment à s'y pencher régulièrement.
Il faut dire que Karou invente des créatures imaginaires avec un réalisme incroyable. Mais Karou a un Gros Secret, Oh un de ces Secrets dont tous les adolescents ont rêvé et qui vous rendront supérieurs à vos pairs mais avec des obligations, hum ?
Hé non, certes les secrets de Karou ont des effets secondaires importants, comme la possession de nombreux petits 'vœux' qui lui permettent une forme limitée de miracles, comme de posséder des cheveux naturellement bleus ou d'élargir démesurément les sourcils d'une rivale.
Le Vrai Secret de Karou (attention futur lecteur, ne t'aventure pas plus loin!), le secret donc de Karou est qu'elle n'a pour toute famille qu'une brochette de Monstres, dépareillés qui plus est. Seule Karou vit dans le monde des Hommes, l'endroit où elle a grandi, et celui où vivent ce qu'on appelle les Chimères ou les Démons, peut se trouver derrière n'importe quelle porte, une fois que la Femme-serpent Issa l'a ouverte.
On rentre alors dans cette endroit sombre et poussiéreux où le mystérieux Brimstone, immense démon cornu aux yeux d'or de crocodile compte et recompte puis classe sans fin les dents, animales ou humaines, que lui apportent des personnages peu recommandables des quatre coins de la planète.
Karou ne sait pas à quoi servent ces dents, Karou ne peut parler de sa famille, elle ne peut que les dessiner et prétendre à une extraordinaire imagination.
Karou est donc bien seule, d'autant plus qu'être son ami(e) revient à se résoudre à ne jamais vraiment la connaître. Pourtant l'auteur parvient à faire exister une belle histoire d'amitié avec une autre étudiante. Quelques scènes très amusantes faisant intervenir un ex-petit copain ultra-collant sont elles aussi très bien réalisées.
Une première partie remarquable donc mais qui en terme de récit se borne à mettre en place la scène avant le drame. Car drame il y a, bien entendu, il implique la rencontre avec un être surnaturel en train de brûler tous les portails de Brimstone et sa rencontre avec Karou dans la ville de Marrakech. C'est hélas là que se noue la différence fondamentale entre une Fantasy et une Romance Fantasy (ou inversement), dans l'attention et le soin apporté à l'univers « autre » créé.
De ce point de vue, finalement extérieur au genre, ce livre est donc beaucoup trop léger, l'explication de l'usage des dents est incohérente avec l'origine invoquée de la magie (la douleur, intéressant ça), l'univers alternatif que Kakou finit par visiter manque singulièrement de subtilité ainsi que le conflit dans lequel elle sera plus impliquée que prévu.
Et alors que les personnages humains sont délicatement décris, les « bêtes » ou les « anges » n'ont droit qu'à des caricatures, même le comportement de Brimstone est étrange, ainsi que celui d'Akiva, le coup de foudre de Kakou, et encore une fois l'amour est confondu avec le désir pour la plastique sans faille du magnifique et ténébreux Akiva. ...
Mais en raison de ses originalités, ce livre devrait faire un carton dans son genre d'origine.