Extrait
Son premier livre fit l'effet d'une bombe en 2003. Rappelons-en le titre : Guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse. Guérir sans médicaments et sans psychanalyse ? Vous rendez-vous compte de l'énormité du propos ? Soulignons quand même au passage qu'il ne spécifie pas dans le titre tous les problèmes psychologiques, comme par exemple la psychose. Mais quand même ! Déjà le stress, l'anxiété et la dépression, ce n'est pas rien. C'est même loin d'être rien, puisque c'est l'essentiel des motifs de consultation des médecins et des psychanalystes et une des principales sources de revenu pour les fabricants de psychotropes.
Les deux pôles classiques du soin psychique sont donc remis d'emblée en question par David Servan-Schreiber dans ce titre coup de poing. Notons que son sens est double, puisqu'on pourrait entendre à la fois qu'il veuille, dans cet ouvrage, énoncer d'autres moyens de guérir que ceux proposés par les médicaments et la psychanalyse, sans nécessairement les remettre en cause, mais aussi d'une manière plus directe qu'on puisse devoir sa guérison au fait de n'utiliser ni l'un ni l'autre. Voyons ce qu'il en est.
Commençons par la psychanalyse. Pour tout psychanalyste, guérir, quand il s'agit de problèmes psychiques, est impensable, quasiment un gros mot. Soigner, à la rigueur, on le veut bien, mais guérir ? Impensable, vous dis-je.
Conformément à une doctrine d'essence bien judéo-chrétienne, il faut que ça dure, que ça souffre ; que les apparentes améliorations de l'état soient suivies d'amères désillusions pour que ce soit efficace ; et ce pendant des années, un travail psychanalytique sérieux ne pouvant, selon les propos de Freud lui-même, se concevoir que sous le signe de la frustration. Ne s'était-il pas élevé contre cette furor sanandi, cette «fureur de guérir» de son disciple Ferenczi ? Ce à quoi Jacques Lacan, qui n'avait de cesse de décentrer la fin de l'analyse de toute visée thérapeutique au profit de l'intraitable, de l'insoluble «sinthome» (selon son écriture et sa terminologie propres), rajoutait : «La guérison arrive de surcroît.»
Vouloir la guérison n'était donc pas seulement affaire de folie, mais sa survenue inopinée dans une cure considérée comme un élément surajouté de mauvais aloi, contraire au travail psychanalytique sur un symptôme par essence insoluble. La «fuite dans la guérison» ne caractérisait-elle pas le comportement morbide d'un malade cherchant ainsi sournoisement à échapper à une investigation psychanalytique par une guérison rapide ? Rapide et surtout dangereuse. D'autres symptômes ne pouvaient qu'apparaître, des passages à l'acte mortifères étaient même à redouter. Il fallait donc rapidement l'empêcher.
La méthode étant inattaquable, la cause était entendue. Guérir était un verbe à proscrire du vocabulaire psychanalytique, sauf pour le dénoncer. Pire que la maladie assurément était la guérison. Le docteur Knock aurait sans doute surenchéri, lui qui avait fait sa thèse sur les «prétendus états de santé» et pour lequel «tout homme bien portant est un malade qui s'ignore».
Les deux pôles classiques du soin psychique sont donc remis d'emblée en question par David Servan-Schreiber dans ce titre coup de poing. Notons que son sens est double, puisqu'on pourrait entendre à la fois qu'il veuille, dans cet ouvrage, énoncer d'autres moyens de guérir que ceux proposés par les médicaments et la psychanalyse, sans nécessairement les remettre en cause, mais aussi d'une manière plus directe qu'on puisse devoir sa guérison au fait de n'utiliser ni l'un ni l'autre. Voyons ce qu'il en est.
Commençons par la psychanalyse. Pour tout psychanalyste, guérir, quand il s'agit de problèmes psychiques, est impensable, quasiment un gros mot. Soigner, à la rigueur, on le veut bien, mais guérir ? Impensable, vous dis-je.
Conformément à une doctrine d'essence bien judéo-chrétienne, il faut que ça dure, que ça souffre ; que les apparentes améliorations de l'état soient suivies d'amères désillusions pour que ce soit efficace ; et ce pendant des années, un travail psychanalytique sérieux ne pouvant, selon les propos de Freud lui-même, se concevoir que sous le signe de la frustration. Ne s'était-il pas élevé contre cette furor sanandi, cette «fureur de guérir» de son disciple Ferenczi ? Ce à quoi Jacques Lacan, qui n'avait de cesse de décentrer la fin de l'analyse de toute visée thérapeutique au profit de l'intraitable, de l'insoluble «sinthome» (selon son écriture et sa terminologie propres), rajoutait : «La guérison arrive de surcroît.»
Vouloir la guérison n'était donc pas seulement affaire de folie, mais sa survenue inopinée dans une cure considérée comme un élément surajouté de mauvais aloi, contraire au travail psychanalytique sur un symptôme par essence insoluble. La «fuite dans la guérison» ne caractérisait-elle pas le comportement morbide d'un malade cherchant ainsi sournoisement à échapper à une investigation psychanalytique par une guérison rapide ? Rapide et surtout dangereuse. D'autres symptômes ne pouvaient qu'apparaître, des passages à l'acte mortifères étaient même à redouter. Il fallait donc rapidement l'empêcher.
La méthode étant inattaquable, la cause était entendue. Guérir était un verbe à proscrire du vocabulaire psychanalytique, sauf pour le dénoncer. Pire que la maladie assurément était la guérison. Le docteur Knock aurait sans doute surenchéri, lui qui avait fait sa thèse sur les «prétendus états de santé» et pour lequel «tout homme bien portant est un malade qui s'ignore».
Présentation de l'éditeur
Qui d'autre, sinon son « jumeau spatio-temporel » - selon l'expression de David Servan-Schreiber lui-même -, le psychanalyste et psychothérapeute Jacques Roques, pouvait restituer l'apport révolutionnaire dans la pratique du soin de David Servan-Schreiber, cet éminent professeur, psychiatre, décédé le 24 juillet 2011 ? Et d'abord sa fureur de guérir au-delà de tous les dogmes, du médicament et de la psychanalyse, en redonnant au patient son pouvoir d'acteur sur sa santé. Rien de posthume dans cet hommage, mais le rappel et la poursuite de l’œuvre d'un grand homme.
