Marx est mort depuis plus d'un siècle, et pourtant il est loin d'être considéré comme appartenant à une époque révolue. Nous le considérons encore comme notre contemporain... Il n'en fini pas d'être ressuscité! L'économiste qui prédisait la crise finale du capitalisme ayant été réfuté, on l'a converti en militant politique. Le régime communiste ayant été déshonoré, on a converti le militant politique en "penseur" humaniste, défenseur des pauvres, et ainsi de suite...
On considère Marx comme notre contemporain non pas parce qu'il est notre contemporain mais, très simplement, parce qu'on décide de le traiter comme notre contemporain. On lui prête nos idées, nos préoccupations, etc. Comment? Au moyen d'une lecture herméneutique: "ceci veut dire cela". On fait dire à ses textes le sens qui nous semble aujourd'hui le bon, le vrai. À chaque fois, Marx est un peu plus maigre, son message plus diffus... Comme l'écrit K. Papaioannou, "l'oeuvre monumentale de Marx est devenue aussi méconnaissable que Glaucus le marin lorsque, roulé par les flots, il a été mutilé, usé, déformé, couverts d'algues et de coquillages" ("Les Marxistes", introduction).
Kostas Papaioannou aborde le Marx historique. Contrairement à tant de commentateurs, il a une connaissance approfondie de l'oeuvre de Marx - non seulement du "Capital" ou des oeuvres philosophiques, mais des textes moins connus - la correspondance, les travaux journalistiques, etc. (Il y a consacré une bonne partie de sa vie, en fait.) Par ailleurs, et surtout, il n'aborde pas ces textes avec une série d'idées préconçues sur ce qu'il doit y trouver.
"De Marx et du marxisme" (à ne pas confondre avec
Les Marxistes : . Présentation de Kostas Papaioannou. Marx et Engels... La Social-démocratie... Kautsky, Bernstein... Le Communisme et
Marx et marxistes, qui sont des anthologies commentées de textes de la tradition marxiste) est l'un des meilleurs ouvrages de Papaioannou. Dans la même catégorie, disons, que
L'idéologie froide : Essai sur le dépérissement du marxisme (1967), et
La Consécration de l'histoire. Les essais qui composent l'ouvrage sont consacrés à certains des principaux "objets" de la pensée de Marx (les "forces productives", l'idéologie, les classes sociales et les partis, la politique internationale).
Ces sujets sont abordés avec clarté, intelligence et une érudition toujours à propos. Papaioannou, loin d'adopter le ton impersonnel attendu des universitaires, fait toujours entendre sa voix.
Un des plaisirs du livre est le traitement que Papaioannou réserve aux commentateurs "créatifs" de Marx!!! Parmi eux: Merleau-Ponty, Calvez, Lukacs... Les pages consacrées aux élucubrations d'Althusser (pp. 171-174) valent à elles seules le détour.