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De Paris à la lune [Broché]

Adam Gopnik

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Descriptions du produit

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Un Américain à Paris. Le thème n'est pas nouveau mais l'exercice inépuisable. Et toujours aussi savoureux lorsqu'il est réalisé avec intelligence et finesse. Les États-Unis se sont déjà précipités sur cet ouvrage, preuve que le mythe français est encore vivace outre-Atlantique. Mais ce sont les Français qui feront le meilleur usage de cet essai sur eux-mêmes. Un peuple gagne toujours à se découvrir sous le regard de l'autre. Il y apprend beaucoup sur sa disposition à accueillir les étrangers et sur ses singularités culturelles. Le décentrement ethnologique que nous propose ici Adam Gopnik ne reprend ni le ton satirique du "comment peut-on être français ?", ni celui, émerveillé, du Paris est une fête d'Hemingway. Immigré volontaire par amour pour la France, ce journaliste du New Yorker débarque dans le Ve arrondissement pour emménager avec femme et enfant. La société française qu'il découvre, sur une période de cinq ans (1995-2000), est celle des grèves contre le gouvernement Juppé, de la grande tempête, du procès Papon et de la Coupe du monde de football. Mais c'est aussi celle des squares parisiens, du Guignol du Luxembourg, des commerçants du quartier et du Balzar d'avant qu'il soit racheté par le groupe Flo… La culture française décline-t-elle ? C'est ce que le lecteur français se demandera, s'il n'en est déjà convaincu, à la lecture de cette chronique souvent nostalgique d'un Paris que l'auteur avait connu une première fois au début des années 1970. Une agréable occasion de s'interroger sur nous-mêmes… et de découvrir une famille américaine des plus sympathiques. --Emilio Balturi

Extrait

Je crois que la gravité de cette grève ne m’est vraiment apparue qu’au moment où les poulets ont cessé de tourner au marché du quartier. Plusieurs marchands de volailles y faisaient rôtir à la broche poulets, coquelets, faisans et lapins, en permanence, en août comme dans les jours calmes qui succèdent à Noël. Un après-midi – la grève avait commencé quelques jours plus tôt –, j’allai au marché pour m’assurer du devenir d’une dinde commandée à l’un des rôtisseurs pour un Thanksgiving tardif et je m’aperçus qu’il avait rangé toutes ses broches et éteint ses fours. J’y vis l’un de ces signes où les correspondants à l’étranger sont supposés lire un sinistre présage et, comme j’approchais pour lui demander ce qui se passait, il indiqua d’un geste lugubre le boulevard Saint-Germain.
– Ça commence, fit-il d’un ton sinistre.
Mais qu’est-ce qui commençait, je ne savais trop.
– La dinde, elle va arriver ? demandai-je avec le stupide illogisme des gens pris dans la tourmente révolutionnaire (« Rien », nota Louis XVI dans son journal le jour de la prise de la Bastille).
Il secoua la tête et, l’espace d’un instant, je craignis que la gent volatile ne fît grève, elle aussi. Puis il indiqua derechef le boulevard.
Sur au moins dix pâtés de maisons, de part et d’autre de l’artère, stationnaient des autocars de tourisme ; ce simple spectacle, compte tenu de la sévérité avec laquelle les flics font observer les règles de stationnement, était en soi-même quasi insurrectionnel. Entre les deux rangées d’autocars, des milliers de militants de FO, venus de la France entière, remontaient le boulevard, trois ou quatre de front. Suivait une arrière-garde d’étudiants armés de bâtons et parfois de briques. Le bruit était bizarrement confiné, amorti par les bus garés, on avait l’impression d’une révolution dans une gare routière. Plus à l’est, les CRS étaient rangés et attendaient, avec leurs casques et leurs boucliers. Il ne se produisit aucune violence et il n’y en a pas eu depuis, mais on commençait à se demander si les Français ne réessayaient pas, fût-ce pour un instant, des costumes révolutionnaires depuis longtemps mis au rencart, bien que dans une mise en scène légèrement irréelle : les grévistes venant en bus à la Révolution, les étudiants réapprenant le vocabulaire des pavés arrachés.
La grève avait commencé le vendredi 24 novembre par un préavis d’un jour des cheminots. Le gouvernement Juppé en était encore à s’autocongratuler, à s’enchanter, tel Gringrich, des mesures d’austérité annoncées pour réformer le ruineux système national de sécurité sociale. Ces mesures épouvantaient les cheminots car le gouvernement verse directement quantité d’argent dans leur caisse de retraite, franche subvention qui fait des travailleurs du chemin de fer moins des employés d’une entreprise fondée sur le profit que des fonctionnaires subventionnés d’un trésor culturel d’État, comme les pensionnaires de la Comédie-Française.
Pendant ce temps, une grève des étudiants d’université, qui avait commencé à l’extérieur de Paris, s’étendait à la capitale. Les étudiants voulaient des amphis moins bondés et davantage d’argent, et le gouvernement ne voyait pas comment leurs intérêts pourraient s’associer à ceux des cheminots ; au surplus, il ne s’expliquait pas qu’une grève estudiantine pût passer au premier plan dans un pays où le taux de chômage dépasse depuis longtemps les dix pour cent. Mais le gouvernement avait sous-estimé la force extraordinaire du mot étudiant dans l’imaginaire français, un peu comme farmer chez les Américains.
En fait, la formule « mouvement étudiant » a en France une magie à peu près équivalente à l’expression « ferme familiale » en américain, qui évoque un passé idéalisé, même chez ceux qui n’ont jamais pris part à un mouvement estudiantin ni vécu sur une exploitation familiale. Une semaine durant, les étudiants et les cheminots s’attaquèrent tour à tour au gouvernement Chirac-Juppé, comme une paire de catcheurs expérimentés sautant sur des innocents imberbes. Ils se débrouillèrent si bien que d’autres groupes se mirent à entrer sur le ring. Pour commencer les machinistes du métro, puis les trieurs du courrier et enfin les employés de France-Télécom. Où cela s’arrêterait-il ?
Bien qu’elle eût acquis un rythme quasi révolutionnaire, la grève ne nourrissait aucune idéologie de même ordre : le slogan des fonctionnaires, à la pointe de la grève, reste au fond : « On ne bouge pas. » Leur revendication est totalement bourgeoise ; on dirait une grande danse de la classe moyenne s’efforçant d’invoquer, à force de ferveur et d’intensité, la certitude que l’avenir sera comme les trente glorieuses, cette période de prospérité qui s’est achevée à la fin des années soixante-dix. Voilà pourquoi les Français qui ne sont pas syndiqués eux-mêmes soutiennent la grève ; un sondage pratiqué au bout d’une semaine a montré qu’un peu plus de soixante pour cent considéraient le mouvement avec sympathie.
Quelques jours après la manifestation, je retournai à la rôtisserie pour m’assurer que la dinde était bien en route pour la capitale.

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