Luc Boltanski a publié en décembre 2009 De la critique, dans la collection Essais de Gallimard. Shuffle Master, à qui Le Nouvel esprit du capitalisme, en dépit d'une langue bien pâteuse, n'avait pas déplu, avait jeté son dévolu sur cet ouvrage, toujours dans le but de contribuer à l'édification de ses (malheureux) contemporains. Mal lui en a pris.
À l'adresse de ses nouveaux lecteurs, parfois rebutés par la profondeur des analyses, Shuffle Master va recourir à la métaphore filée (de tennis/de volley/de badminton) sportive.
Ce livre est donc un essai. Sans avoir besoin de faire appel à l'arbitrage vidéo, on peut dire qu'il n'est pas transformé, et ce, pour trois raisons : Luc Boltanski n'avait pas le ballon, il avait mis dès le début le pied en touche, et il ne faisait pas partie de l'équipe. Ce qui fait beaucoup.
Luc Boltanski n'avait pas le ballon : le sous-titre de l'ouvrage est Précis de sociologie de l'émancipation. Faisons dès l'abord litière de ces trois prédicats (moi aussi je sais causer comme à l'EHESS). « Précis », qui emprunte au vocabulaire juridique (cf les Précis Dalloz), est bien mal choisi. Le texte est un fatras de considérations théoriques, issues de trois exposés donnés par l'auteur, et cimentées tant bien que mal, dans un objectif qu'on peine à discerner. De sociologie, il n'y a guère, si on entend par sociologie une tentative d'explication de la société dans laquelle on vit. Pas de références à des études de terrain, pas de chiffres, pas de statistiques, rien, du vent, et encore du vent. Ce n'est pas les deux misérables contributions lexicales dont se targue Boltanski qui donneront du corps à l'ouvrage : pas plus la contradiction herméneutique (en termes clairs, la contradiction entre les principes et la réalité, s'agissant des institutions), dont les chamans du néolithique avaient déjà épuisé toutes les possibilités, que le grotesque néologisme de mon&réal (ce n'est pas une faute de frappe), page 204 et suivantes. Quant à l'émancipation, il faut attendre la toute fin du livre, plus précisément la page 233 pour que l'auteur nous donne enfin la clé du camion : l'émancipation passera par la révolte. Bon sang, mais c'est bien sûr ! On se demande où ils vont chercher tout ça. Tant de lucidité laisse sans voix. Ce n'est pas tout ; on apprend également que les règles (le droit) ne s'appliquent pas de la même manière à tout le monde et que ceux qui les édictent s'en affranchissent, que quand une épreuve est mise à la portée de tous, les dominants s'en détournent pour se diriger vers d'autres épreuves dans lesquels ils disposent des avantages qu'ils ont perdus dans les précédentes, que la nouvelle élite est internationale et financière, que le mode de domination est désormais gestionnaire, que les experts ont la mainmise sur le débat public...etc, enfin une succession de truismes assez désolante. Allez plutôt voir chez Pierre Le Goff ; tout y est, et c'est bien écrit.
Luc Boltanski a mis le pied en touche. Pour appuyer son argumentation, qui, seule, paraît de guingois, il doit convoquer la linguistique (la métacritique...etc), la philosophie (Wittgenstein, Deleuze...), le droit. Il ne fait d'ailleurs que les convoquer, personne ne vient. Pas c... Il va falloir arrêter avec cette fumisterie de l'interdisciplinarité. On ne fait pas du jardinage avec des outils de plombier. Ici, une sirène doit normalement retentir, signalant l'argument populiste. Une contribution, pourtant, aurait été intéressante : l'analyse psychologique, voire psychiatrique des « décideurs » et des « responsables » dans leur double statut de personnes et de représentants d'une institution. Mais un truc sérieux, pas de la matassinade à la Erving Goffman, que semble apprécier Boltanski, comme par un fait exprès.
Luc Boltanski ne fait pas partie de l'équipe. On pourrait même le soupçonner de jouer contre son camp. Les «dominants » peuvent dormir tranquilles. Deux exemples. Tout d'abord, entre les lignes et souvent dedans, Boltanski n'en finit plus de régler ses comptes avec Bourdieu et avec l'analyse marxiste, qui présentent, malgré qu'il en ait, et sûrement à son grand dépit, des grilles d'analyse bien plus performatives (c'est bon, coco, ça, performatif) que les siennes. Ensuite, Boltanski rejette la notion d'aliénation (par les médias, notamment) pour faire des acteurs des personnes, certes sans illusion sur la réalité (construite) et le monde (réel), mais libres de leurs décisions et de leurs pensées. On ne doit pas fréquenter les mêmes personnes. On dira simplement que c'est sur cette fiction de l'acteur individuel, libre et responsable que s'est bâtie la société libérale qui est en train de nous faire crever après nous avoir pourri la vie.
Tested but not approved by Shuffle Master.