Il y aurait beaucoup de bonnes raisons de ne pas écrire ce commentaire. La première est qu'il existe depuis très longtemps une philosophie mondaine distincte de la philosophie savante : il serait dérisoire de vouloir l'empêcher d'exister. Hume par exemple souhaitait les combiner plutôt que les opposer. Mais nous ne sommes plus à l'âge des salons et de la conversation polie ; nous sommes à l'ère des médias (Point, Express, Match, Libé, radios, télés) et voici une marchandise culturelle et sa publicité agressive, dénuée de la légèreté du causeur, qui excuse tout. La meilleure chose à faire serait d'ignorer cette marchandise et d'opposer au tintamarre (dont la polémique n'est que le prolongement) le droit de regarder ailleurs, de penser à autre chose. A défaut, on peut aussi dire ceci.
De la philosophie vivante, celle qui s'est faite depuis qu'il a quitté l'ENS, Bernard-Henri Lévy ne sait à peu près rien. Rarement les philosophes ont autant philosophé ; mais pour suivre, il faut s'instruire ; ouvrir des ouvrages non traduits, remettre en cause ses premières certitudes ; se déplacer avec l'évolution du savoir (et il y a un savoir philosophique, qui dialogue avec d'autres). Tout ce qu'il peut donc faire, c'est parler de lui, vivre au milieu des morts, porter des jugements à l'emporte-pièce sur des auteurs canoniques (Kant : « philosophe sans vie et sans corps», un étudiant de première année peut et doit faire mieux). Cette forme de philosophie littéraire, riche en formules et pauvre en arguments, où on fait mine d'avoir des idées quand ce sont celles des autres(Je en mouvement contre Je stable : quelle découverte bouleversante), était peut-être acceptable il y a très, très longtemps, mais elle a beaucoup vieilli. Que son auteur puisse citer un canular comme une référence sérieuse (Botul, p. 122, voir le Canard Enchaîné du 10 février 2010) n'est donc pas un accident : c'est un signe parmi d'autres de son amateurisme, je veux dire de sa totale incompétence.
De la philosophie académique, il ne sait rien et ne veut rien savoir. Qu'importe certes pour sa notoriété, puisqu'il sera commenté dans la « grande » presse, congratulé par des gens qui n'en savent pas davantage que lui. Mais son idée n'est pas: j'ai le droit de philosopher, moi aussi (pourquoi pas, on juge sur pièce). Elle est plutôt : là où je suis, je peux penser, et l'Université elle n'est pas un lieu propice pour cela (p. 36, p. 38). Cette médiocre charge repose sur l'ignorance de la qualité des travaux ; sur le cliché de la sclérose des institutions, opposée à la liberté du penseur qui embrasse l'univers du regard depuis la terrasse du Café de Flore. Mais l'enseignant qui prépare un cours sur la base de l'état de l'art malgré tout ce qui conspire à l'en empêcher, le chercheur à l'avenir incertain qui travaille toute l'année sur des sujets austères, et qui a pour horizon social la critique argumentée de ses idées et non le plateau de Canal Plus, sont libres d'une liberté bien plus concrète que l'intellocrate démodé qui voit sa barque prendre l'eau, ressasse ses souvenirs et court après sa propre gloire.