Dead Man, c'est le voyage intérieur magistral que nous offrait Jarmusch à travers un western-road-movie postmoderne, poétique et halluciné placé sous les auspices de William Blake, poète anglais à l'origine du concept des Portes de la Perception.
Jarmusch n'a visiblement pas adhéré à tout un pan de la mythologie du Grand Ouest. Radical autant qu'ironique - jusqu'à s'offrir les services d'un mythique Robert Mitchum - il ne se soucie pas plus de conventions que de subtilités : les blancs sont des sauvages cruels, égoïstes, incultes et guignolesques jusque dans leur barbarie, aussi fanatiques face à la vie qu'impuissants face à la morts ; les indiens sont pétris de culture et de transcendance communautaire et, si l'on en croit Montaigne pour qui "philosopher, c'est apprendre à mourir", ils sont de surcroît très philosophes.
William Blake, c'est aussi le nom de ce petit commis en puissance déguisé en Johnny Depp, qui arrive à Machine sur la Côté Ouest pour y devenir comptable. Vide et propret, son apparence est trompeuse : ce personnage qui semble désincarné sera au contraire le jouet des Puissances à travers toutes les métamorphoses sur le chemin de l'Amérique, de la Vie et de la Mort. Sur ce chemin, le sherpa sera un indien nommé "Nobody" répudié par sa communauté à cause de son métissage tribal, lettré, fan des poèmes de... William Blake ! - et croyant voir son idole à travers le falot qu'il a récupéré suite à un enchaînement de circonstances qui en ont fait un blanc traqué à mort par d'autres blancs. Et c'est "Personne" qui guidera le vrai/faux William Blake - ou sa réincarnation ? - à travers ses avatars, sidérantes métamorphoses qui feront d'un comptable timide à lunettes une sorte de Cherokee hybride, tueur, poète et mystique ! Du grand n'importe quoi ? Non, du génie en roue libre, sans lois, sans frontières, faisant allégeance à sa seule fantaisie.
Sur un noir & blanc somptueux, les guitares de Neil Young déploient des fureurs électrique très éphémères qui strient le film d'échos ardents comme des envolées poétiques. Johnny Depp semble être né pour ce rôle, et la mise en scène de Jarmusch, et bien... c'est du pur Jarmusch, coulant, enlevé, aérien.
A placer avec "Down by law" et "Ghost Dog" dans le trio de tête de ce génial poète underground, multiculturel et universel.