J'admets avoir eu plus de difficultés à rentrer dans ce disque que dans les deux autres. Non que le jeu de Jean-Efflam Bavouzet y soit moins aisé (loin de là !!!) Mais le déploiement de virtuosité est parfois sujet à masquer une absence de propos. Je fais parfaitement confiance à l'intelligence de l'artiste et à son savoir-faire, mais je ne connaissais pas encore Debussy avant (et ne le connaîs toujours pas d'ailleurs ou à peine mieux). Mais les disques de Bavouzet m'aident à mieux le comprendre, à le cerner. Et cela, grâce au voyage initiatique auquel il nous convie depuis trois disques déjà.
Comme toujours, le formidable pianiste français fait chanter à la perfection son piano et obtient de son merveilleux Steinway des sonorités d'une clarté extraordinaire, une définition excellente des contours et une personnification des différents pièces qui n'a rien à envier à bon nombre de gravures célèbres. Dans la Ballade, il déploie un climat intime, aux accents romantiques, mais exposés avec une pudeur et un tact très à-propos, sans excès de distanciation. La Valse baigne dans une atmosphère nostalgique et retenue. La Danse Styrienne est d'une clarté saisissante et d'une virtuosité sans ostentation.
L'effacement de l'artiste, constante dans son approche de la musique, n'est en rien une marque d'affadissement : au contraire, la vie intérieure de chaque pièce et cycle demeure intacte. Le caractère folâtre de certaines pièces est bien présent (Masques, Quelques aspects de nous n'irons plus au bois), l'intimité d'autres pièces aussi (Sarabandes), la folie d'autres tout autant (finale de pour le piano, Isle Joyeuse ou Jardins sous la pluie d'une rapidité d'exécution ahurissante) et le mystère aussi (Habanera).
Pagodes est parfaitement emblématique du jeu du pianiste : tempo très fluide, avec un rubato très travaillé, naturel, permettant une déduction parfaite entre les diverses sections du mouvement. A noter aussi (constante des trois premiers volumes) la souplesse innée du pianiste tout mouvement confondu, quelque soit l'atmosphère décrite. Autre atout majeur : l'artiste différencie à la perfection les deux sarabandes, montrant ainsi l'évolution qu'a pris l'écriture de Debussy. Il faut écouter l'extraordinaire économie de moyens de ...D'un Cahier d'esquisses pour se rendre compte de cette évolution. Le dépouillement extrême du jeu de Bavouzet rend pleinement justice à cette pièce. La nostalgie y transparaît. Les notes sont peu à peu effleurés et s'évanouissent dans le lointain, comme l'Elégie dans le volume suivant, marquant le terme d'un voyage musical totalement captivant. Un album intelligent et passionnant.