Voici le troisième volume de l'intégrale pour piano de Debussy entreprise par Jean-Efflam Bavouzet. On ne peut qu'admirer la constance dans la réussite et l'intelligence suprême qui guide la réalisation de celle-ci. Les regroupements d'œuvres par volumes sont judicieux et les agencements au sein de chacun d'entre eux ne le sont pas moins. De l'aspect encore romantisant du Nocturne, le programme progresse vers les abîmes d'introspection de la Berceuse Héroïque et de l'Elégie, poignantes dans leur économie de moyens et leur nostalgie induite. Elle n'est pas non plus absente de l'Hommage à Haydn, évoquant par ailleurs les Valses Nobles et Sentimentales de Ravel, lesquelles lui sont quasi-contemporaines, ou dans la plus que lente, la page d'album, reflets de souvenirs, traduction d'un instant gravé dans les mémoires : toutes ces œuvres mises en fin de disque comme pour mieux marquer la progression du style de Debussy vers une épure extrême. Restent les pièces médianes, les deux petits cycles (Suite Bergamasque et Children's Corner), les Arabesques, la Rêverie et la Mazurka, à mi-chemin entre ces deux tendances.
Chaque pièce est merveilleusement caractérisée. Admirons sans relâche le raffinement extrême de ce jeu si peu ostentatoire, laissant s'écouler la musique avec naturel et une aisance peu commune. Bavouzet a non seulement les doigts mais aussi l'intelligence, le sens inné des couleurs et en même temps de l'épure, évitant ainsi toute débauche. J'ai une affection toute particulière pour le Nocturne (aux accents romantiques intelligents, aux miroitements poétiques infinis), la Rêverie (fabuleuse de simplicité) et l'Elégie (aux sonorités lointaines, presque imperceptibles et étreignante). La Suite Bergamasque, aux contours salonards mais à l'expression très intense et intérieure, bénéficie d'une interprétation toute aussi superlative : Prélude d'une beauté simple et noble de ton, Menuet éloquent sans emphase et très émouvant, Clair de Lune transcendant, d'une poésie inapprochable, hors du temps et Passepied dansant. Les Children's Corner sont plus inégaux : Le Docteur Gradus manque d'application au sens scolaire du terme et l'assoupissement n'est pas flagrant. La Berceuse de Jumbo est surprenante : les couleurs sépulcrales du piano ouvrant (et refermant) la pièce sont très belles et convaincantes, mais, quand le mouvement s'anime, on se demande comment Jumbo peut s'endormir sans avoir le tournis. Est-ce par volonté d'ironiser le propos? La beauté simple de cette pièce se suffisait à elle-même. Après, tout semble couler de source : Sérénade de la poupée badine et facétieuse ; The Snow is dancing, d'une élégance et d'un toucher absolument remarquable ; The little Shepherd émotif, aux changements de climats imperceptibles ; Cake-Walk ironique et grinçant dans sa parodie du prélude de Tristan. La Danse bohémienne est gaillarde et énergique, la mazurka est bien rythmée et nostalgique. Les Arabesques sont d'une souplesse rare, d'une élégance et d'une éloquence qui, conciliées ainsi, donne une dimension nouvelle à ces pages, plus divinement fluide. La plus que lente déconcerte quelque peu, faute d'un respect trop rigoureux du rubato de cette pièce ? The little Nigar tout bondissant, mais, surtout, une inoubliable Berceuse Héroïque, parfaite, achève un disque exceptionnel, malgré les réserves sus-citées.