Karajan a enregistré ce Pelléas en studio en 1978. Son approche, ample et généreuse au point parfois de submerger les chanteurs, avec un son romantique et une sensualité dans le chant, est à mille lieues de l'approche défendue par Désormière et fondée sur le mystère, le non-dit, la retenue dans l'expression de l'émotion. Mais indéniablement cela "fonctionne" superbement bien. Pour moi, Karajan a démontré par cet enregistrement qu'il n'y a pas une seule façon d'interpréter Pelléas (et pourtant je ne suis pas un inconditionnel de Karajan). En réalité le chef allemand retrouve une conception oubliée, illustrée notamment par Georges Truc en 1928.
Et les chanteurs ?
José Van Dam est peut-être le meilleur Golaud de toute la discographie. De velours lors de sa première rencontre avec Mélisande, il devient d'une violence extraordinaire lorsqu'il succombe à la jalousie, tout en demeurant intelligible.
La mezzo-soprano américaine Frederica von Stade campe une Mélisande plus mûre que celle interprétée par Irène Joachim (version Désormière). Elle est plus véhémente face à Golaud lors du premier contact, mais sait aussi être triste. Son chant est magnifique, même si ma préférence va vers une Mélisande femme-enfant. Ma seule réserve porte sur la diction, sans accent, mais pas toujours tout-à-fait intelligible.
L'américain Richard Stilwell (Pelléas) chante dans un bon français, avec un timbre plus adulte que celui d'un Camille Maurane (chez Jean Fournet), ou d'un Jacques Jansen encore jeune (Désormière). Je préfère ces deux derniers pour incarner un Pelléas plus adolescent ou très jeune adulte, de 17 à 20 ans. Mais ceci n'est pas une critique. Par contre Stilwell, souvent présenté comme un baryton basse, peine dans le haut de la tessiture, ce qui est logique puisque le rôle est habituellement confié à un baryton martin voire à un ténor.
Ruggero Raimondi surprend dans le rôle d'Arkel. Il chante volontairement mezza voce pour faire du vieux roi un homme fatigué voire déprimé. Nadine Denize incarne à 35 ans une Geneviève plus jeune que de coutume, mais convaincante. Christine Barbaux (Yniold) a un timbre trop féminin pour interpréter de manière crédible un très jeune garçon.
En résumé, la version Karajan est globalement bien chantée et bénéficie d'une bonne prise de son. Elle se démarque des autres grandes interprétations par la place donnée à l'orchestre, ce qui n'est pas rien s'agissant d'un opéra où il n'y a aucun grand air pour les chanteurs. Tout amoureux de Pelléas devrait détenir cette version, mais ce serait une erreur de n'écouter que celle-ci.
Dernier conseil : avant de cliquer pour acheter, explorez bien l'offre proposée par les différents vendeurs (tapez "Debussy Pelléas Karajan EMI" dans le bandeau de recherche). A vous de trouver le meilleur prix et le coffret idéal, comportant ou non un livret papier. Attention, il existe une version "Karajan 1" captée en 1954, très intéressante mais à écouter après celle de 1978.