Les illustrations des pochettes de présentation des disques, quand elles sont bien faites, éclaircissent à la perfection ce qui nous attend une fois la galette avalée par le lecteur. Conscient de l'attrait commercial qui en résulte, car le premier contact du client avec le produit se fait par ce biais, la Deutsche Grammophon a toujours porté un soin évident à cette partie du livret. Photographié en plan rapproché au niveau de la taille, le pianiste Pierre-Laurent Aimard, enveloppé d'un vêtement sombre, la tête légèrement levée, les yeux portant au loin et le sourire léger et confiant, le pianiste donc détache sa silhouette sur un fond presque uniformément gris légèrement animé qui rappelle une porte métallique de garage. Une autre photo le prend cette fois à mi-corps, la main gauche soutenant une tête penchée aux yeux fermés, en une sorte de rappel à peine modifié de la posture du Penseur de Rodin.
Et en effet, il s'agit bien à l'écoute de cette énième enregistrement des Préludes de Debussy - cent cinquantième anniversaire de la naissance oblige - de la domination de la pensée objective sur fond de camaïeu en ce qui concerne l'impression sonore. On sait Pierre-Laurent Aimard très attaché à la musique contemporaine. On sait également que cette partie du répertoire ne laisse pas aux interprètes autant de liberté et de subjectivité qui toutefois ne sont pas incompatibles avec le genre. On pourra par conséquent apprécier cette objectivité totale, scrupuleusement proche du texte musical aux intentions minutieusement écrites par le compositeur. Il s'en dégage en effet une précision qui ouvre les oreilles sur le versant moderniste de cette musique avant-gardiste. Mais déjà avant lui, Arturo Benedetti-Michelangeli avait décortiqué de façon glaciale cet univers qu'il percevait totalement déshumanisé. Il est tout à fait symptomatique, mais sans doute inconscient, que l'on ne parvienne pas à rattacher au titre de chaque prélude, titres qui on le sait figurent à la fin de chaque morceau comme pour ne pas influencer l'interprète, le déroulement musical censé développer l'imagination. En effet, rien de ce que l'on entend ne laisse pressentir, ou si peu, le vent dans la plaine, les danseuses de Delphes voire même la cathédrale engloutie.
Ce point de vue assumé ne comblera évidemment pas tous les mélomanes, mais on y reviendra de temps à autres pour en quelque sorte se « laver les oreilles » de versions plus subjectives et autrement poétiques.