Point n'est besoin d'épiloguer beaucoup pour savoir ce que je pense du film : Zybine l'a déjà parfaitement exprimé, et je souscris à l'ensemble de son propos. Ce film de 1970, réalisé après que Skolimowski avait été plus ou moins contraint à l'exil, peut s'appréhender avec des mots aussi galvaudés que "légèreté", "charme" ou "fraîcheur". Ce qui ne signifie pas qu'il n'ait pas un fond de gravité, et le côté Mitteleuropa dont parle justement Zybine.
Que l'on considère son film le plus connu,
Moonlighting / Travail au noir, tourné avec un Jeremy Irons impérial à Londres au début des années 80, Deep End ou
The Shout / Le Cri du sorcier, voire ses premiers films polonais comme
Walkover, le style de Skolimovski fait toujours naître des atmosphères singulières, voire inquiétantes. Sans jamais figer quoi que ce soit ou faire de la belle image, un film de Skolimovski fait souvent penser au fait qu'il se consacre essentiellement à la peinture depuis deux décennies, et qu'il y a de fait toujours eu un oeil de peintre derrière la caméra. La spécificité de Deep End, c'est qu'il se situe à la jonction de deux périodes de son travail, et garde encore la vivacité de ses premiers films, tournés en Pologne ou ailleurs - par exemple en Belgique, Le Départ, avec Jean-Pierre Léaud - tout en montrant un goût de la composition plus affirmé. Deep End est stylistiquement le plus tenu de ses films des années 60 et 70, tout en conservant son goût de l'improvisation et de l'insolite.
Le making-of, inclus aussi bien dans
le dvd que
le blu-ray permet, une fois n'est pas coutume, de bien expliquer ce qui a permis cette réussite. En grande partie tourné à Munich, mais aussi à Londres, le film a bénéficié d'une équipe de collaborateurs (directeur artistique, chef-opérateur, etc) qui ont permis à Skolimowski de faire preuve de sa liberté habituelle au tournage tout en lui donnant la possibilité à tous les stades - de la confection des décors au filmage caméra à la main au montage - d'être à la fois assez précis et de resserrer le propos autant que possible (ses films précédents se caractérisant parfois par un flou narratif certain). Si le résultat est aussi réussi, c'est bien sûr parce qu'il a su choisir les acteurs idéaux, à la beauté et au charisme indéniables, mais aussi parce que le naturel de leur jeu est rehaussé par cette mise en scène aussi apparemment spontanée qu'elle est composée. La séquence à Soho, formidablement portée par les rythmes de la musique de Can, est à cet égard un exemple patent : précision absolue du cadre, du découpage et des mouvements de caméra, le tout donnant pourtant l'impression d'être capté dans le mouvement, sur le vif.
EDITION CARLOTTA 2011
Ce film avait quasiment disparu des radars depuis un bon nombre d'années. Sa ressortie en copies neuves en 2011 a été une des meilleures nouvelles de l'année pour les cinéphiles. Carlotta ayant orchestré cette ressortie en France, c'est logiquement cette maison qui sort aujourd'hui le film en dvd et en blu-ray. L'édition qu'ils sortent est presque rigoureusement la même que l'édition concoctée par le BFI il y a quelques mois :
Deep End. A ceci près que le BFI propose des combos dvd + blu-ray, alors que Carlotta sort le dvd et le blu-ray séparément. La seule spécificité du blu-ray Carlotta par rapport au dvd en termes de supplément, c'est la présence d'un court-métrage de 10' de Francine Winham avec Jane Asher, "Careless Love", intéressant mais sans doute pas déterminant pour l'achat si vous hésitez entre les deux formats.
Pour ce film où les couleurs vives jouent un rôle aussi important, il était capital que le master HD soit impeccable. C'est presque le cas, 'presque' au sens où il n'atteint pas tout à fait la définition assez exceptionnelle des copies numériques ayant circulé en salles l'été dernier. Le résultat reste très bon, surtout pour un film d'une quarantaine d'années ayant eu besoin d'une bonne restauration, mais un petit cran en dessous de ce que j'ai vu en salles, me semble-t-il. La différence entre le dvd et le blu-ray, tout en étant notable, n'est pas considérable. Le master HD pour le blu-ray, très bon dans l'ensemble même s'il manque également un peu de définition et si les couleurs ont parfois perdu un peu de vigueur, conserve dans l'ensemble le grain du film, ce qui en l'occurrence semble plus que bienvenu. VOSTF et VF (PCM mono) de très bonne qualité, qui là aussi respecte le travail sur le son d'origine (en tout cas, en VO).
Outre le making-of de 75', globalement éclairant - avec les témoignages des principaux protagonistes, à commencer par celui de Skolimowski mais aussi de John Moulder-Brown et Jane Asher et de plusieurs collaborateurs artistiques - le dvd comme le blu-ray proposent un module de 8' permettant à ces protagonistes de revenir sur les scènes coupées. Comme celles-ci ont été jetées il y a déjà longtemps, à une époque où cela n'intéressait pas grand monde, le scénario et les témoignages restent les seuls témoins de ce qui a été enlevé. Cela est d'autant plus intéressant que les souvenirs des uns et des autres varient sur telle ou telle scène, les affirmations étant parfois contradictoires. La lecture par Etienne Daho du texte qu'il avait publié sur le film après l'avoir revu, seul supplément propre à l'édition française, n'est pas absolument essentiel, mais donne un bon exemple de ce que ce film a pu représenter pour plus d'un de ses spectateurs à l'époque.
Une fort bonne édition pour une redécouverte qui s'avérait on ne peut plus nécessaire. Un des films témoins de son époque, à n'en pas douter, mais qui a résisté mieux que d'autres au passage du temps. Et qui continue à distiller pleinement sa fraîcheur et son charme, mais aussi sa mélancolie de fond.
Pour un film plus récent de Jerzy Skolimowski, ne pas rater
Quatre Nuits avec Anna.