Sachant que (et on ne fait que répéter avec la servilité du copiste) The Deep Field (champ profond, à défaut de gorge) est une image, capturée par le télescope spatial Hubble, d’une région située dans la constellation Ursa Major (ici, on connaît surtout ce machin sous l’appellation de Grande Ourse), faisant partie d’une des galaxies les plus jeunes et les plus lointaines qu’on connaisse, mais que The Deep Field est également le nom d’une technique de relaxation permettant un changement physiologique et psychologique profond, on comprendra mieux l’angoisse rédhibitoire du chroniqueur à l’instant du rendu de copie.
En conséquence, on ne nous en voudra pas fondamentalement de nous attacher prioritairement aux vertus et merveilles de ce quatrième album (mais le précédent ne fut distribué exclusivement que lors des concerts de la dame) de Joan Wasser, fille du Maine, récemment orpheline de mère, abandonnée par des amours volatiles comme nous le sommes tous, et sale teigne du rock indie d’outre-Atlantique. Une dame de désormais quarante ans, qui, dès la première chanson de l’opus, conserve chevillées à l’âme les priorités de l’existence (je veux que tu tombes amoureux de moi, in « Nervous »), puis se laisse aller à quelques confidences d’une brutale sincérité (je vais bien/je suis divine, dans un « The Magic » qui suit, impérial). Désormais fille de New York City, et riche d’un cursus à faire pâlir la concurrence – elle a chanté pour Antony And The Johnsons, et puis avec Rufus Wainwright, et puis a rendu hommage à Neil Young, et puis a visité l’Éthiopie en convoi humanitaire en compagnie de Damon Albarn – Joan la Policière décide que trop de visages pâles nuisent à la croissance, et ouvrent donc béantes les écluses des dix chansons de The Deep Field à quelques flamboiements directement inspirés de Sly & The Family Stone, voire Marvin Gaye.
Naturellement, elle n’a pas fait cela toute seule, et a su s’entourer de quelques fleurons de la scène locale (New York, on vous dit), dont pas moins de cinq bassistes (ce que l’on pourra raisonnablement considérer comme la démonstration d’une absolue névrose), et de l’ami Joseph Arthur, qui, de nouveau après l’album Real Life, vient ici assurer les chœurs sur une grosse poignée de refrains. Bienheureusement, tout ce beau monde produit de la belle ouvrage, avec en tête de gondole, un « Human Condition » épatant : claquement de mains, chant enroulé autour de la basse caoutchouteuse, et backing-vocals lubriques, comme l’évocation d’un dancing-floor pertinent, si l’on peut imaginer cela. Plus loin, la chanteuse se laisse à rêver (« Forever And A Year », à l’instar d’une prière introspective), s’envoie en l’air grâce à d’étranges champignons mexicains (« Flash »), ou adresse une mélopée d’hommage à la Pucelle d’Orléans : de Jeanne d’Arc à Joan As Police Woman, la boucle est bouclée, et la messe est dite.
Une tiare de princesse digne des Romanov, un groove pratiquement liturgique, des nus pudiques en autoportraits, et des chansons en auto-portraits itou, comme une parole libre et introspective à la fois : Joan As Police Woman, synthèse talentueuse et prégnante d’un punk-rock innervé et d’une soul plongeant des les racines charnues de l’Amérique, est de nouveau en ville. Et c’est vraiment une bonne chose.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story