Ce disque marque le changement de cap qu'a pris la voix de Natalie Dessay. Ses aigus parfois stridents deviennent plus mélodieux. Son registre médian a gagné en épaisseur, ses graves sont plus conséquents et sa voix a gagné en rondeur. Ce ne sont pas de minces atouts et on aurait pu s'attendre à ce que la cantatrice nous offre un disque inoubliable. Et pourtant... Les qualités sont bien là : chant très mélodieux, justesse des attaques, sensualité innée de la voix. Mais cette recherche du joli son confine au maniérisme, ce qui nous éloigne de la dimension théâtrale de l'oeuvre. Son premeir air dans Delirio manque du caractère, da la force et de la folie qu'y mettait Kozena et, dans la partie médiane de ce même air, elle est même totalement à côté du sujet (comparez avec Kozena). Cette grande placidité surprend, surtout pour elle, qui essaye de donner un sens à chaque mot qu'elle prononce. En revanche, c'est le second air qui donnera tout le prix de cet album : Un "per te lasciai la luce" vécu comme jamais, très lent, mais si divinement senti et si admirablement chanté que les larmes nous montent aux yeux. Là, on retrouve LA Dessay, qu'on aime par dessus tout : très féminine, sensuelle et très impliquée. Les dix minutes de cet air nous la montre à son meilleur. Chaque respiration, chaque silence, chaque ornement est marqué par le sceau de l'évidence. Mais, on retombe de notre petit nuage dans l'air suivant, et même dans toute la fin de l'oeuvre. Sa voix reste uniforme, insensible au changement de climats. Kozena variait davantage les couleurs et donnait plus d'énergie à son personnage, à la limite du dilettantisme chez Dessay. Il faut dire que l'accompagnement d'Emmanuelle Haïm, très décoratif et peu théâtral, ne doit pas beaucoup aider la soliste à se donner tout entier à son personnage. J'entend cette même placidité dans son accompagnement (même les solistes instrumentaux peinent à s'en émanciper) Par comparaison, l'accompagnement très sanguin (mais raffiné - superbes solistes instrumentaux) de Minkowski me semble de bien meilleur aloi et davantage sensible aux variations de climats.
Le "Qui l'augel", très sucré mais d'une irrésistible musicalité, fait assez décoratif, joli, mais la voix de Dessay a une telle plastique qu'on y résiste difficilement. Sa voix, longue, emplie de sucs délectables, donne à l'air une dimension quasi "érotique" tant il déborde de sensualité. On apprécie d'autant plus cet air que la cantate suivante nous la remontre moins inspirée. "Mi palpita il cor", au hautbois assez neutre mais d'une belle sonorité, est parfaitement en phase avec la version monochrome des deux femmes. Je le regrette car notre Natalie est une personne que j'aime beaucoup et qui est capable de nous faire vivre le grand frisson. Son "Per te lasciai la luce" en est une preuve suffisamment éloquente.