La carrière de Philippe Léotard fut partagée entre le cinéma, où il incarna souvent des flics un peu déjantés (La balance, Tchao pantin) et la chanson, qu'il pratiqua en esthète/éthylique à partir des années 90. Cette reconversion, Léotard l'annonce en chantant "J'te play plus" dans le film de Lelouch "Il y a des jours et des lunes". Ce titre figure sur son premier album "A l'amour comme à la guerre", qui sera suivi d'un superbe disque de reprises de Ferré, puis d'un opus assez aventureux (Je rêve que je dors), où il explore des sonorités électro avec la complicité des musiciens toulousains Art Mengo et Jean-Pierre Mader.
Lorsqu'il publie son quatrième album en 2000, il lui reste seulement un an à vivre. Et quand on apprendra son décès en août 2001 (à l'âge de 61 ans), on réalisera à quel point ce "Demi-mots amers" (sorti dans l'indifférence) constituait son testament. Il n'y a qu'à regarder la pochette pour s'en convaincre. Léotard semble nous dire au revoir, laissant disparaître sa tête dans l'ombre, une tête dont on ne voit que le front ridé et les cheveux blanchis d'un homme qui a consumé la vie par les deux bouts, à la manière de son collègue Gainsbourg.
Il faut se rendre à l'évidence, le disque est d'une beauté absolue. En écoutant "Complainte corse" et "Verra la morté", nul n'est besoin d'être polytechnicien pour comprendre que "Léo" fait ses adieux à la vie... Adieu aux femmes qu'il a tant aimées (Madame, Jolie groupie), autoportraits émouvants où il confie son nihilisme et sa volonté de rire de tout (Quinquagénaire, Le pou se fou de tout) et hommage à Rimbaud à travers une interpétation poignante du "Bateau ivre", qui montre que Philippe Léotard s'inscrit clairement dans l'héritage du maître Ferré. Les deux sommets de cet album exigeant demeurent sans doute "Papa tu parles trop, chante si tu as le blues", déchirante déclaration d'amour du chanteur à sa fille Faustine, adolescente au moment de sa mort. Une chanson désarmante de sincérité, qui fait monter les larmes à chaque écoute. Enfin, le disque s'achève sur un morceau de roi, "Ancien Combattant", reprise du musicien africain Casimir Zoba, une odyssée de 10 minutes qui peut faire songer à la musique de Fela. Rendons d'ailleurs un hommage appuyé à l'extraordinaire couleur musicale de l'album, arrangé par Philippe Servain: un blues déglingué et métissé, mâtiné de tango et de reggae, pas loin de l'univers de Tom Waits (et la voix de Léotard, sans artifices, bouleversante de vérité!!).
Il existe encore des chefs-d'oeuvre inconnus. Ce disque en fait partie. Que tous les amateurs d'une chanson française tragique et exigeante (celle des Ferré, Brel, Nougaro, Leprest) dégustent ces 12 titres magiques... En concluant sa carrière sur un tel monument, Philippe Léotard pouvait reposer en paix...