Un des avis précédants semblait regretter le « modernisme » de cette version, je vais, pour ma part, regretter qu'il n'est pas été poussé assez loin. Je trouve que faire porter des masques aux matelots à terre n'est pas le comble du « modernisme », surtout quand le classicisme vestimentaire ou architectural ne semble guère prendre de risque. Cet état de fait aurait très bien pu s'aiguiller vers une vision « décors cartons-pâtes et bons sentiments » dont semblait raffoler Wolfgang Wagner.
Heureusement, dès l'ouverture, nous pouvons sentir une ambiance sombre, grise, en adéquation parfaite avec la célèbre vision monochrome de Kupfer. Noire par la teinte générale des décors, de l'architecture, baignant le tout dans une semi-obscurité des plus oppressante, mais aussi par ces toujours très réussis changements de décors qui, alors que la trame continue, sortent subitement du sol, descendent d'on ne sait trop ou pour former avec une remarquable vitesse irréelle une sorte de puzzle délimitant une ambiance, une cohérence de vue dont le drame ne peut que tirer sa force.
A titre d'exemple, à la fin de l'ouverture, ce qui n'était que l'intérieur d'une grande maison à l'aspect sombre et austère se change en quelques secondes en un extérieur d'où déferle des vagues très réalistes, laissant apparaître le navire de Daland, puis, un peu plus tard, voir surgir de nulle part le Vaisseau Fantôme derrière lui et son immense mat central - rouge sang. Dit comme ça, en ce début de XXIe siècle, cela n'a rien de bien percutant. Mais quant on songe que cela a été réalisé sur une scène de théâtre, calibré au millimètre près, à la seconde près pour être en adéquation avec la rapidité de la partition, nous ne pouvons que rester admiratifs devant un tel travail d'imagination, d'autant plus réalisé il y a vingt ans de ça.
L'originalité de cette version réside également dans le fait que Senta assiste à toutes les scènes, même (et surtout) quand le livret ne l'atteste pas, faisant ainsi tremper l'héroïne dans une sorte de perception médiumnique des événements. Intéressant également le fait d'avoir intensifier la psychose latente de Senta envers son Hollandais : durant sa célèbre balade, c'est le regard halluciné et à travers une sorte de délire étrange qu'elle décline ses attentes entrecoupées de visions un peu préoccupantes pour son état mental. Dans cette version du Vaisseau Fantôme, la bipolarité de Senta semble être poussée à son paroxysme rêvants, à demi haletante et complètement déconnectée de la réalité, devant le portrait d'un homme qu'elle n'a jamais vu. Les wagnériens aguerris savent bien que les héros, chez Wagner, rentrent souvent dans des états de délire hallucinatoire : que ce soit Siegfried lors de sa lente agonie, Tannhäuser durant tout l'acte III, Sieglinde lors de son périple avec Siegmund, Mime et ses hallucinations cauchemardesques ou Hagen lors du début du Crépuscule qui semble dormir les yeux ouverts.
Il faut dire que Balslev incarne parfaitement cette sorte de folie, mélangeant habilement une candeur de petite fille à la noirceur d'un être dérangé.
D'ailleurs, la folie ne prend elle pas le pas sur sa raison quand elle voit le Hollandais sortir d'un décor extrêmement coloré - tranchant habilement avec la noirceur habituelle de Kupfer - alors qu'il se tient en fait devant elle prêt à réaliser - enfin - ses attentes depuis tant d'années. Même avec son « fantasme » devant elle, il est intéressant de remarquer qu'elle attend déjà apparemment autre chose. Intelligente mise en scène représentant deux Hollandais à la fois, l'un « idéalisé » l'autre appartenant à la réalité. Bref, cette conception scénique bardée de sous-entendus, ou l'on se demande le plus souvent si ce que l'on voit appartient au rêve ou à la réalité est, pour ma part, l'approche la plus fine et la plus intéressante que l'on est put apporter durant ces vingt dernières années. Maintenant, je peux comprendre que ce flou volontaire dérange certains esprits cartésiens.
Avec une telle originalité de mise en scène, de partis pris, on redoute généralement le revers la médaille, c'est à dire une interprétation au mieux laconique, au pire mauvaise (le Ring de Boulez résume à lui seul parfaitement cela).
Quoique, il faut avouer qu'à l'instant ou l'on peut lire sur la jaquette « Salminen/Balslev/Estes » le doute sur la qualité de l'interprétation s'envole assez vite.
Salminen, dans le rôle de Daland, est fidèle à lui-même, c'est à dire que son timbre et son excellente diction en font un Daland droit et noble. Sa précision vocale est sans cesse rehaussée par un talent scénique plus qu'évident (que l'on se souvienne de son Hagen au regard perçant, lourd et statique).
Balslev est, vocalement, la wagnérienne type. Envolée dans les aigus, sombre et pugnace dans les graves, sa puissance ne se fait pas au détriment de médiums équilibrés ce qui, pour une artiste de cette trempe, se révèle être assez rare. Scéniquement, elle incarne parfaitement une Senta déséquilibrée à souhait.
Le controversé Schunk se révèle être aussi très bon, malgré sa fâcheuse habitude de jeter des coups d'aeil permanent en coulisse pour lire son texte... Il faut également souligner que son physique s'accorde particulièrement bien avec son rôle d'amoureux léthargique et désespéré (imaginons, par exemple, Elming dans ce rôle, cela n'aurait été guère crédible...).
Clark, dans son petit rôle, illumine comme à son habitude la scène autant par ses typiques envolés de tout bon ténor de caractère qui se respecte, mais aussi par un charisme indéniable qui le poussera, quelques années plus tard, à interpréter l'ambiguïté déroutante d'un Loge albinos et terriblement réussi.
Le meilleur pour la fin : Estes. Estes se place dans les rares cas ou une interprétation - scénique et vocale - forge les contours d'un être immatériels, pour se matérialiser subitement en être de chair et de sang, donnant à un personnage mythologique les contours humains délimités par le talent d'un soliste. Etrange interprète qui semble cacher sous une puissante stature une féminité certaine, troublante, d'où semble s'échapper une faille dans la carapace de ce marin naviguant contraint et forcé depuis tant de siècles. L'ambiguïté ne peut être renforcée que par une couleur vocale affirmée, pleine et équilibrée. Ses graves restent, quelques fois, un peu inexpressif mais sont très vite rehaussés par une indéniable prestance. Sur disque, cette tessiture s'étouffant dans les notes les plus graves pourraient être assez gênantes, mais le live permet de se concentrer sur cette classe évidente qui en fait un Hollandais puissant, solide, mais aussi déroutant et décalé.
Les tempi de Nelsson sont assez rapides, vigoureux et tranchants. Les gruppetti sont pris à bras le corps, ce qui ne pouvait donner qu'une approche tourmentée de la partition, « à la Solti » pourrait on dire, ne s'encombrant certes pas d'une précision de détails, mais ne se vautrant pas non plus dans un emballement incohérent de battue. Puissant, clair et concis, voilà comment pourrait se résumer l'approche de Nelsson.
Pour conclure, cette version fait - une fois de plus - mentir les assoiffés de la « soit disante » pénurie vocale wagnérienne des années 80, en présentant un plateau des plus cohérent et des plus abouti, vocalement des plus affirmée. La vision de Kupfer apporte une aura immatérielle au drame, et les décors placent le tout dans une atmosphère lourde et pesante, accompagnée d'images s'encrants durablement en mémoire, tant celles-ci se révèlent être agréablement marquantes. Assurément, une version de référence.
Pour ce qui est de la « pénurie » de grandes versions post 70, on a vu pire...