Il voit par la porte de sa maison sa femme qui passe. Il lâche son bol. Il court sur le chemin qui tombe à pic au-dessus de la mer.
Elle a un corsage en lin blanc en pointe, quelle porte au-dessus dune jupe jaune bouton dor. - Nes-tu pas morte depuis trois ans ? lui crie-t-il.
Son épouse en convient, faisant des petits signes de tête de haut en bas. À ses côtés se tient lancien chantre du village.
Ce dernier paraît beaucoup plus jeune quelle.
À la vérité il est mort neuf ans avant elle. Il se tient en retrait. Il est lui aussi vêtu de lin jaune. Il a lair grave. Il paraît songeur.
Tandis que le veuf parle à son épouse morte, le chantre sassoit sur une roche. Il tient dans les mains une grande canne ferrée.
Un voyageur arrive, venant du Scorff, et les dépasse.
À linstant de les dépasser il les salue en employant la langue anglaise.
Le chantre lui répond de même en anglais.
Le chantre et lépouse du maître pêcheur sont tous deux vêtus de lin ainsi que le sont tous les morts.
Ils sont très beaux quoique leurs joues soient blanches et creuses.
- En vérité tu naimas pas ceux que tu aimas à la suite de celui-ci ? demande à cet instant le maître pêcheur à son épouse.
- Non.
- Tu ne mas pas aimé ?
- Non.
- Tu as toujours préféré un mort à un vivant ?
- Oui.
- Pourquoi ?
La femme ne répond pas.
- Dis-moi pourquoi, insiste le pêcheur.
- Non.
Après quelle a dit non, lépouse morte lui tourne le dos. Elle sapprête à reprendre sa route sur le sentier. Son visage est extraordinairement lumineux. Le chantre se lève lui aussi prenant appui sur sa canne.
Le maître pêcheur se précipite. La femme morte se courbe en deux, prend ses jupes dans ses mains, se met à courir sur le sentier à pic. Mais le maître de pêche, empoignant un genêt, sautant sur une roche en saillie, parvient à la dépasser.
Le veuf hurle.
Il brandit les poings. Il pleure aussi. Il empêche son épouse morte de passer. La corniche au-dessus de la mer était si étroite à cet endroit que la morte se serait blessée en tombant, ou bien elle aurait abîmé ses vêtements en lin.
Lépouse reste immobile devant son ancien mari.
Une dernière fois le maître de pêche la supplie :
- Si tu mexpliques pourquoi tu ne mas pas aimé autant que le chantre, je te laisse passer. Elle le regarde dans les yeux.
Puis elle hausse les épaules. Elle tourne son regard vers le large. Plus tard encore, elle regarde de nouveau son époux, longuement. Son visage ne marque pas de mépris, mais il est sans douceur. Elle baisse les paupières mais elle ne dit rien.
Il dit tout bas :
- Dis-moi, mon amour, pourquoi tu ne maimes plus ?
Alors le beau visage de son épouse est placé sur sa gauche. Il la voit de profil. Il ne voit pas ses lèvres bouger. Il entend pourtant quelle dit à voix basse :
- Javais plus de plaisir dans la compagnie de ce mort, même une minute, même en pensée, même en mâchouillant sans fin dans ma bouche le secret de son nom, que dix ans dans tes bras, même quand jétais heureuse dans tes bras.
- Ah ! fit-il et il seffondra sur le sol.
Ils passèrent.
Ils descendirent le sentier.
Ils gagnèrent le sable et la laisse de mer. Ils se tenaient par la main au bord des vagues. Ils marchaient sur les algues tout en bas. Le pêcheur voyait les vêtements jaunes flotter au-dessus des algues et des flaques.
Il était jaloux.
Bien que tous deux fussent morts, le maître pêcheur était jaloux de leur bonheur chez les morts. Il revint chez lui dans un état déplorable.
Le maître pêcheur était sans cesse à souffrir non pas parce que sa femme était devenue fantôme mais parce quelle avait préféré dans lautre monde un homme à qui elle sétait donnée avant quil la rencontrât.
Il disait :
- Je ne souhaite à personne de voir à qui peut bien aller lamour des morts.
Souvent, après quil avait dit ces mots, il ajoutait avec un air de menace à ladresse de ceux qui lécoutaient :
- Et je ne souhaite à aucun dentre vous de découvrir à qui sadresse lamour de ceux avec qui vous vivez ! On dit que sa souffrance dura six mois, jusquau mois davril.
Étrange royaume que celui que jévoque pour ouvrir ces tomes, ces landes, ces vagues blanches, ces genêts jaunes, ces à-pics.
Bouts dalgues, morceaux de coquillages, barques crevées, laisses de grève, fragments de scènes invisibles.
Le 23 avril ses larmes se mirent enfin à couler. Il salimenta de nouveau. Il refusait de dormir parce quil redoutait que son épouse ne lui apparût en rêve. Il craignait de la désirer malgré tout pendant son sommeil. Il avait perdu quarante et un kilos.
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Commentaires client les plus utiles
3 internautes sur 4 ont trouvé ce commentaire utile :
3.0 étoiles sur 5
A la recherche du sens,
Par Jeff le frisé "Se ressourcer sous sa source" (Sion, Suisse) - Voir tous mes commentaires (TOP 1000 COMMENTATEURS)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Dernier Royaume, tome 1 : Les Ombres errantes - Prix Goncourt 2002 (Broché)
« Il y a dans lire une attente qui ne cherche pas à aboutir. Lire c'est errer. La lecture est l'errance » (p. 50). Cette vérité, Pascal Quignard contribue fortement à la renforcer, tant son livre est parfois proche d'une autre de ses assertions : « il ne faut jamais sortir de l'incompréhensible » (p. 23).
Dans un premier temps, le lecteur peut se sentir complètement perdu. Il est difficile de savoir ce que Pascal Quignard veut nous transmettre. Son usage de mots rares ou en latin, ses phrases elliptiques et sans connexions causales, mais aussi ses errances sémiologiques : tout cela fait que l'on erre comme des âmes en peine à la lecture de ce livre. Par la suite, certains thèmes reviennent, et on commence à comprendre - avec soulagement - ce dont il est question. Il y a l'antagonisme image-lettre (l'auteur reproche aux images de supprimer une part de mystère), la spiritualité (l'auteur est un athée convaincu, même si à certains moments, l'opposition Jésus-Satan donnait l'impression contraire), le bonheur de pouvoir se déconnecter du monde grâce à la lecture (aucune autre expérience humaine ne rivalise avec elle, p. 138), l'opposition (encore une) entre l'histoire et l'art (les arts n'ont pas pour destin, comme fait l'Histoire, d'organiser l'oubli, p. 117). L'art est donc supérieur, mais peut être très dangereux lorsque les régimes totalitaires l'utilisent « comme une esthétisation de l'assujettissement, une mise en légende du passé, un truquage à tout instant de l'heure qui vient et qui passe, p. 117). Malgré son hermétisme mallarméen et la concentration de tous les instants qu'il requiert, le prix Goncourt 2002 procure par moment un certain bonheur littéraire. C'est le cas lorsque du sens peut être trouvé, mais aussi au détour d'une phrase bien léchée. Chaque lecteur assidu trouvera une part de sens à ce livre -- à l'instar des peintures abstraites qui laissent une grande part à l'interprétation personnelle --, mais pourrait aussi se décourager à la lecture de certains passages trop ardus. En ce qui me concerne, la phrase suivante m'a bien fait réfléchir : « On ne peut donner à la domination universelle lucifère un contrepoids visible sans qu'il sacrifie à son règne » (p . 61). Quand on sait qu'un peu plus haut, Jésus est cité : « Mon royaume n'est pas de ce monde », et qu'au règne de l'image est associé une dépravation de ce monde, on voit les deux sens qui peuvent être donnés au néologisme « lucifère ». Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
33 internautes sur 51 ont trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5
Quignard ou la mise au tombeau,
Par secardin olivier (PARIS, Paris France) - Voir tous mes commentaires
Ce commentaire fait référence à cette édition : Dernier Royaume, tome 1 : Les Ombres errantes - Prix Goncourt 2002 (Broché)
Grand cru de la rentrée littéraire et lauréat du Goncourt, le dernier Quignard est en vérité un triptyque tout particulier. Fait d’annotations, de pensées, de fragments, de micro-récits de vies enchâssés et anonymes, Dernier royaume répond d’une architecture mobile, souple, fuyante presque au regard de ces 800 pages. Ce parti-pris esthétique n’est sans doute pas sans refuser au lecteur un plaisir immédiat et cette « somme » ne laisse pas davantage de prise au critique – perplexité des contemporains comme retour du boomerang –. Il faut bien avouer que Quignard est orphelin des grands messes médiatiques de la rive gauche, du brouhaha et du « ça parle » des autoroutes littéraires et autres foires mondaines (les déficits littéraires). Le résultat est une œuvre qui a de quoi laisser perplexe et qui ne manquera pas de décourager la culture populaire.Avec Quignard, on rompt avec les exigences canoniques du récit pour entrer dans un mode d’appréhension (un mode de saisie) plus subtil, davantage concerté et analogique qui ouvre un espace poétique. Le peu-à-peu, les matrices de récits désamorcées par les petites morts successives de la narration, le « manque à clôture » dessinent une fragmentation du discours qui n’est pas une entreprise de négation de l’architecture littéraire : elle est précisément une distribution de la forme (la culture en acte). Ce qui renvoie tout aussi bien au désir de légitimité puisque la forme devient une qualité de la mémoire (de la vie) qui démantèle les grands récits. Dernier royaume est un démantèlement de la Fiction qui se donne toutes les apparences d’une réduction de la part immotivé (arbitraire) du signe. En revanche, Quignard n’est pas un postmoderne, ce moment de la littérature qu’il ne désigne jamais directement mais qu’il lapide d’une phrase : « Il faut aimer l’irréversible. Il faut creuser l’écart entre l’événement et le langage ». Partagé entre le classique et le moderne, Quignard n’est pas davantage un avant-garde et rien, ici, n’est inventé : Quignard est un anachronique et le fragment est ce qui reste quand on a tout oublié. Il légitime ainsi une lecture discursive à entrées (disparitions) multiples, une arborescence activable à chaque moment de lecture(s). Avec Dernier royaume, on ne commence jamais rien, tout au plus fait-on semblant. Obstinément, Quignard n’est pas un postmoderne. Nul trace (soupçon) d’ironie, la forme se donne sans détour sarcastique et désenchanté et l’on soupçonne le prix de son effort parce que cette forme est vitale en qualité de dépositaire (gestionnaire) de la mémoire. Sous ses apparences de pensées d’archivistes, Dernier royaume embraye ainsi un effet de continu, comme une fable fuguée. Le travail de condensation propre à cette écriture est nostalgie suturante qui métamorphose le presque perdu (le souvenir, le regret) en grande fresque de la mémoire. Ainsi, cette prédilection pour les anonymes exemplaires – Marc Antoine Charpentier ou Saint-Cyran –, et les célèbres anonymes – Rembrandt ou Van Eyck – qui figurent le sentiment du vécu. S’il n’y a pas de traces d’ironie, c’est que le passé n’a rien de l’hégémonique. Le presque rien, s’il soutient le sentiment du vécu, ne vaut et ne se ramène qu’en se mesurant à celui de la perte. Le paradoxe de ce dispositif, c’est qu’il se construit lui-même dans ses tentations de basculer dans son impossibilité (son fantasme). Ces fantômes de la scription, illustres et célèbres anonymes, ces lieux d’errance fondent un même rapport à l’écriture. Finalement, ce grand fantôme de la scription, c’est la littérature elle-même. En assurant un monde ténu de poésie, en assurant la communication réciproque de toutes les essences particulières, la poétique de Quignard est ce « bonheur d’expression » que promet défi d’avoir, pour la littérature, un objet. Représenter constituerait une menace pour l’intégrité d’un mouvement qui doit revenir à son origine, à sa source « primitive et immémoriale ». Comme la poésie mallarméenne qui « n’est jamais que l’éclat de ce qui eût dû se produire antérieurement ou près de l’origine », l’écriture de Quignard est à rebours. Voilà l’exigence qu’il ne faut pas méconnaître : le ramassé de cette écriture, l’absence du circonstanciel et de l’anecdote, le refus des mystiques faciles (Begbeider) dégradées en systèmes philosophiques, les minimalismes d’un Deville, Toussaint ou Chevillard, les préformes en devenir se supportent et se conjoignent : stupeur des contemporains – pour tenter de revenir à l’immémorial : « Pour faire affleurer l’originaire il faut aller à la source. Ce sont les rêves, puis les mythes qui ont créé les premières séquences d’images capables de faire ressentir les expériences fondamentales » confiait-il récemment à Catherine Argand (Lire, sept). Du vécu à l’écrit, comme de la vie enfin réellement vécue de Proust à la vie réellement rêvée [impossible] de Quignard, il y a bien là quelque chose de classique – hors-mode – : une conviction si impérieuse que si quelque chose comme la littérature doit exister, c’est uniquement en mémoire, pour mémoire. Peu importe alors que le verbe lire ne supporte pas l’impératif, je crois qu’il faut aimer Quignard. Olivier Sécardin Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
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