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Malgré tout, Quignard, pénétré des sages chinois ou des brahmanes qu'il convoque, demeure optimiste. Moment du retrait, occasion du repli, l'ombre reste ce dont tout peut advenir, ce qui met en suspens le monde marchandise où l'image à tout crin et le bruit ont désormais recouvert ces voix du silence qui sont la vraie parole. Qu'il distille selon son habitude quelques étymologies éclairantes, par exemple dans Ombres errantes, qu'il affronte ses thèmes de prédilection, le lien indéfectible au livre, la beauté des aurores, l'envers du sexe, l'art pariétal, le jansénisme, l'amour de la lecture, le délié de la pensée bouddhiste, Pascal Quignard fait du monde qu'il fuit, du temps originaire qu'il célèbre, du langage dont il (se) joue à merveille une magnifique chambre d'écho pour toutes nos interrogations tues. Le présent croqué par ce solitaire en fuite a beau s'en trouver étrillé comme un canasson fourbu, cette vieille Rossinante vaut mieux que tous les faux étalons avec lesquels on croit parcourir le vaste monde. À Jansénius avec qui il joua au volant, M. de Saint-Cyran affirme : "Il y a une ombre que ceux qui courent le plus vite ne déposent pas sur le sol." Quignard, lui, continue son combat, celui d'un homme aux bords ensoleillés des terrasses qui a tout perdu – sauf son ombre. In umbra voluptati. --Frédéric Grolleau
Extrait
Il voit par la porte de sa maison sa femme qui passe. Il lâche son bol. Il court sur le chemin qui tombe à pic au-dessus de la mer.
Elle a un corsage en lin blanc en pointe, quelle porte au-dessus dune jupe jaune bouton dor. - Nes-tu pas morte depuis trois ans ? lui crie-t-il.
Son épouse en convient, faisant des petits signes de tête de haut en bas. À ses côtés se tient lancien chantre du village.
Ce dernier paraît beaucoup plus jeune quelle.
À la vérité il est mort neuf ans avant elle. Il se tient en retrait. Il est lui aussi vêtu de lin jaune. Il a lair grave. Il paraît songeur.
Tandis que le veuf parle à son épouse morte, le chantre sassoit sur une roche. Il tient dans les mains une grande canne ferrée.
Un voyageur arrive, venant du Scorff, et les dépasse.
À linstant de les dépasser il les salue en employant la langue anglaise.
Le chantre lui répond de même en anglais.
Le chantre et lépouse du maître pêcheur sont tous deux vêtus de lin ainsi que le sont tous les morts.
Ils sont très beaux quoique leurs joues soient blanches et creuses.
- En vérité tu naimas pas ceux que tu aimas à la suite de celui-ci ? demande à cet instant le maître pêcheur à son épouse.
- Non.
- Tu ne mas pas aimé ?
- Non.
- Tu as toujours préféré un mort à un vivant ?
- Oui.
- Pourquoi ?
La femme ne répond pas.
- Dis-moi pourquoi, insiste le pêcheur.
- Non.
Après quelle a dit non, lépouse morte lui tourne le dos. Elle sapprête à reprendre sa route sur le sentier. Son visage est extraordinairement lumineux. Le chantre se lève lui aussi prenant appui sur sa canne.
Le maître pêcheur se précipite. La femme morte se courbe en deux, prend ses jupes dans ses mains, se met à courir sur le sentier à pic. Mais le maître de pêche, empoignant un genêt, sautant sur une roche en saillie, parvient à la dépasser.
Le veuf hurle.
Il brandit les poings. Il pleure aussi. Il empêche son épouse morte de passer. La corniche au-dessus de la mer était si étroite à cet endroit que la morte se serait blessée en tombant, ou bien elle aurait abîmé ses vêtements en lin.
Lépouse reste immobile devant son ancien mari.
Une dernière fois le maître de pêche la supplie :
- Si tu mexpliques pourquoi tu ne mas pas aimé autant que le chantre, je te laisse passer. Elle le regarde dans les yeux.
Puis elle hausse les épaules. Elle tourne son regard vers le large. Plus tard encore, elle regarde de nouveau son époux, longuement. Son visage ne marque pas de mépris, mais il est sans douceur. Elle baisse les paupières mais elle ne dit rien.
Il dit tout bas :
- Dis-moi, mon amour, pourquoi tu ne maimes plus ?
Alors le beau visage de son épouse est placé sur sa gauche. Il la voit de profil. Il ne voit pas ses lèvres bouger. Il entend pourtant quelle dit à voix basse :
- Javais plus de plaisir dans la compagnie de ce mort, même une minute, même en pensée, même en mâchouillant sans fin dans ma bouche le secret de son nom, que dix ans dans tes bras, même quand jétais heureuse dans tes bras.
- Ah ! fit-il et il seffondra sur le sol.
Ils passèrent.
Ils descendirent le sentier.
Ils gagnèrent le sable et la laisse de mer. Ils se tenaient par la main au bord des vagues. Ils marchaient sur les algues tout en bas. Le pêcheur voyait les vêtements jaunes flotter au-dessus des algues et des flaques.
Il était jaloux.
Bien que tous deux fussent morts, le maître pêcheur était jaloux de leur bonheur chez les morts. Il revint chez lui dans un état déplorable.
Le maître pêcheur était sans cesse à souffrir non pas parce que sa femme était devenue fantôme mais parce quelle avait préféré dans lautre monde un homme à qui elle sétait donnée avant quil la rencontrât.
Il disait :
- Je ne souhaite à personne de voir à qui peut bien aller lamour des morts.
Souvent, après quil avait dit ces mots, il ajoutait avec un air de menace à ladresse de ceux qui lécoutaient :
- Et je ne souhaite à aucun dentre vous de découvrir à qui sadresse lamour de ceux avec qui vous vivez ! On dit que sa souffrance dura six mois, jusquau mois davril.
Étrange royaume que celui que jévoque pour ouvrir ces tomes, ces landes, ces vagues blanches, ces genêts jaunes, ces à-pics.
Bouts dalgues, morceaux de coquillages, barques crevées, laisses de grève, fragments de scènes invisibles.
Le 23 avril ses larmes se mirent enfin à couler. Il salimenta de nouveau. Il refusait de dormir parce quil redoutait que son épouse ne lui apparût en rêve. Il craignait de la désirer malgré tout pendant son sommeil. Il avait perdu quarante et un kilos.
Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
Présentation de l'éditeur
Présentation de léditeur
Pascal Quignard est né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France). Il a écrit notamment "Le Salon du Wurtemberg", "Le Sexe et l'Effroi", "Rhétorique spéculative", "La Haine de la Musique", "Vie secrète", "Terrasse à Rome".