Il m'a fallu deux séances pour vraiment apprécier ce film hors du commun : la première pour laisser le film "me rentrer dedans", et la seconde, pour que j'entre dans le film pleinement. A chaque fois, et en particulier la seconde, je suis sorti de la salle rempli d'un sentiment proprement ineffable, au-delà de l'humain, inondé d'une paix profonde...
Je n'avais pas ressenti cela depuis "La Passion du Christ" de Mel Gibson, et aussi, dans une moindre mesure, depuis "Mystic River" de Clint Eastwood.
La force impressionnante de "Des hommes et des dieux" émane de l'originalité de ce film unique et inclassable, à mi-chemin du docu-fiction et du film d'auteur : une véritable œuvre d'art, qui vous prend par la main et vous emmène au-delà de vous-mêmes, dans une région étrangère et intime et à la fois, cette dimension de notre être "capax Dei" (capable de Dieu), comme dirait saint Thomas d'Aquin.
Et le plus admirable, c'est que cette dimension métaphysique nous est accessible par l'exemple d'autres humains, ces moines, qui nous précèdent sur cette voie mystique, tout simplement révélée par son incarnation dans le plus banal du quotidien (jardiner, manger, dormir, chanter, prier, pleurer, rire, partager...).
Tout l'art de Xavier Beauvois réside dans cette mise en scène transcendante de la réalité, surtout dans les séquences les plus contemplatives (paysages, au monastère), par le cadrage et la lumière de chaque image, composée comme un tableau. La pellicule se trouve ainsi exposée à une lumière qui dépasse la simple réalité de l'image, l'élevant vers une vérité encore plus lumineuse, faisant ainsi de ce film un buisson ardent cinématographique...
Cette dimension prend toute son ampleur quand Xavier Beauvois cerne les visages pour en capter toute l'énergie expressive. Et cette apogée est atteinte dans le fameux dernier repas, filmé « à l'ancienne » : absence de paroles, donc retour au muet, malgré le maintien de la couleur, gros plans si proches qu'ils poussent à bout la mise au point de la photographie, musique de Tchaïkowsky sublimée par l'image autant qu'elle la sublime. Par ce procédé proche du pastiche, Xavier Beauvois rend un véritable hommage aux grands réalisateurs du cinéma muet, dont il nous fait retrouver miraculeusement l'émerveillement devant la magie de tant de puissance expressive. La référence à Carl Theodor Dreyer et à sa « Passion de Jeanne d'Arc » est évidente
The Passion of Joan of Arc - Criterion Collection [Import USA Zone 1], autant au point de vue purement cinématographique qu'au niveau humain et proprement spirituel : les moines de Tibhirine, partageant leur dernière cène comme le Christ et ses disciples, buvant le vin couleur de sang, prêts à se livrer au feu de leurs assassins, rejoignent la longue suite brûlante des martyrs chrétiens du XXème siècle, plus nombreux que ceux des dix-neuf siècles précédents.
Merci aux acteurs, bien entendu aux deux plus connus : Lambert Wilson, qui se voit offrir son meilleur et plus beau rôle, et Michael Lonsdale, si juste, si vrai, si touchant, si attachant, si grand ! Mais n'oublions pas les autres, en particulier Oliver Rabourdin, tout simplement excellent, qui participent tous par leur talent et leur art, à cette véritable communion à laquelle ils nous invitent. Au fur et à mesure, l'écran ne fait plus écran et nous nous retrouvons plongés au cœur de cette communauté de moines : peu à peu, nous nous attachons à eux, et finissons par les aimer.
Et la disparition progressive de nos frères aînés dans le silence immaculé nous ouvre la voie de l'éternité...