Harry Crews est un auteur de romans noirs, pas assez reconnu au goût de ceux qui aiment ses livres qui fleurent bon le Sud rural le plus poisseux, avec leur cortège de personnages et de situations déjantés, comme son formidable premier opus,
The Gospel Singer / Le Chanteur de Gospel (1968), ou
A Feast of Snakes / La Foire aux serpents (1976). Pour aller vite, on pourrait dire de Crews qu'il est l'enfant naturel d'
Erskine Caldwell et de
Jim Thompson, ce qui n'est pas une mince ascendance à lui prêter, j'en conviens, mais dont il a su dans ses meilleurs ouvrages être digne (voir également la biographie de l'auteur fournie ci-dessus).
En 1978, c'est justement en quête de mémoire et de ses ascendants biologiques qu'il se met, en rédigeant des mémoires intitulés en anglais
A Childhood: The Biography of a Place. Le titre français, "Des mules et des hommes : Une enfance, un lieu", est particulièrement bien trouvé, même s'il ne restitue pas le fait que s'il va bien s'agir de l'enfance de l'auteur, c'est aussi la biographie d'un lieu qui est proposée. A la fin du 1er chapitre, après qu'il a relaté des histoires de son père mort alors qu'il avait à peine deux ans, le narrateur conclut :" Un endroit comme ça est probablement important pour tout le monde, mais dans Bacon County - bien qu'à ma connaissance personne ne l'ait jamais formulé - les gens savent que si vous n'avez pas de chez vous, vous n'aurez que très peu de choses à vous, vraiment à vous, en ce monde. Depuis ma majorité, il ne s'est pas passé de jour sans que je repense à cette époque où j'étais gamin, à me dire à quel point ça doit être merveilleux de passer sa première dizaine ou quinzaine d'années dans la même maison - chez soi - au milieu des mêmes meubles, à voir sur les murs les mêmes photos de famille. Et plus merveilleux encore, de pouvoir retourner à ce lieu de son enfance et le voir à travers les yeux de l'adulte qu'on est devenu, comparer ce qu'on voit avec ce souvenir de petit garçon, avec comment c'était en ce temps-là. Mais parce qu'on a été traîné à hue et à dia quand j'étais gamin, je n'ai nulle part que je puisse considérer comme chez moi. Mon chez-moi c'est Bacon County, et j'ai dû faire avec. Quand je pense à l'endroit d'où je viens, je pense au comté tout entier. Je pense à tous les gens dedans et à leur façon de vivre et à tout ce qu'il y a de bien dedans et à tout ce qu'il y a de moche dedans."
Tout d'abord publié par Gallimard dans sa collection noire, sans doute parce que Crews n'est connu que par les amateurs, "Des Mules et des hommes" a finalement trouvé sa place en Folio 'blanc'. On comprend vite que même si Crews a quelques histoires insolites, amusantes ou accablantes à raconter, il ne va pas les faire mousser. Pour le dire autrement, il ne cherche pas à faire le malin avec ses souvenirs et ceux des autres (par exemple les récits qui lui ont été faits de certains détails de la vie de son père). Dans ce livre dédié à son fils, il apparaît vite qu'il va tenter d'exprimer son rapport à un temps - les années 30 et 40 - et à un lieu - la Géorgie - et faire oeuvre de mémoire pour inscrire une certaine vérité des faits. Comme il a toujours profondément porté en lui ce lieu et ses habitants, il sent qu'il lui incombe de leur rendre un hommage vivant. Ce qu'il fait, dans une langue volontairement simple, dont le sel réside essentiellement dans les dialogues. Si cet ouvrage est donc précieux pour mieux appréhender ses autres romans, il ne faut donc pas en attendre autre chose qu'un livre de souvenirs sincères et sans affectation.
Après deux ans de Grande Dépression, note le narrateur, on se disait qu'en Géorgie elle sévissait depuis déjà six ans ; d'aucuns se demandaient même si cela n'avait pas toujours été comme ça. Et de fait, ce que Crews raconte de la vie de sa famille est bien celle de petits blancs miséreux, ceux que plus tard on appellera communément des 'white trash' - auxquels Sylvie Laurent a consacré il y a peu un livre fort intéressant :
Poor White Trash - La Pauvreté Odieuse du Blanc Américain. Si leur mode de vie a été en partie documentée photographiquement dans le courant des années 30 par la volonté des agences gouvernementales (cf. Les photographes de la FSA Farm Security Administration : Archives d'une Amérique en crise 1935-1943 ou
The bitter years - Les années amères : La grande dépression vue par Edward Steichen au travers des photographies de la Farm Security Administration), si des témoignages ont été laissés par centaines (cf.
Hard times : Histoires orales de la Grande Dépression de Studs Terkel), si plus d'un roman a eu pour cadre le Sud rural et pour personnage des petits blancs que l'expression anglaise "dirt-poor" qualifie bien, Harry Crews arrive à surprendre par la fraîcheur, la simplicité et en même temps la précision avec lesquelles il dépeint les habitants de son comté et sa propre famille. Parfois proche du Erskine Caldwell de
La route au tabac et
Un P'tit Gars De Géorgie, il ne cherche toutefois pas à le singer, en particulier dans son style. Qu'il s'agisse de la culture du tabac ou du travail de la terre, des tâches qu'on assigne aux enfants, des guérisseurs, des accouplements d'animaux ou bien sûr de la découverte de la différence raciale - mais aussi, dans le cas de Crews, la vie naturelle en commun avec la famille de fermiers noirs - et du rapport aux 'étrangers', tout est abordé sans fard mais sans jamais rien sur-dramatiser.
Reste la question de la traduction. Philippe Garnier, fort bon connaisseur des Etats-Unis et de l'anglais vernaculaire, était sans doute tout indiqué pour traduire ce livre. Dans un avertissement liminaire, il écrit : "Crews écrit à dessein un anglais répétitif et laborieux, qu'il aurait été dangereux d'essayer de singer trop longtemps. Nous nous y sommes tenu autant que possible, mais pas systématiquement comme dans l'original." Soit, et Garnier a sans doute fait de bons choix de ce côté-là. En revanche, je dois dire que j'ai eu un peu de mal avec le parler pèquenaud adopté, de façon pas toujours cohérente, par Garnier. Voir l'enfant appeler son père "Daddy", pour l'entendre s'exprimer juste après comme un paysan ardéchois me semble hélas problématique. Si Garnier s'en tire souvent aussi bien que possible, le résultat semble parfois un peu bancal et je ne peux qu'engager ceux qui peuvent lire en anglais à se procurer l'édition américaine mise en lien ci-dessus, à plus forte raison parce qu'elle est belle et comprend des illustrations qui accompagnent parfaitement le texte.