De René Descartes on retient surtout le nom d''un grand philosophe, de la célèbre formule « je doute, donc je suis » symbolique de sa démarche de recherche réputée méthodique de vérités, ainsi que le mot « cartésien », auquel l''esprit français aime à s''assimiler dans la recherche de son auto-contentement.
Mais si tout ceci n''était pas tout à fait juste, pas tout à fait exact ? Et si le « premier philosophe moderne », pour reprendre le qualificatif que lui attache Jean-François Revel (ce qu''il explique), n''était pas aussi méthodique et rigoureux qu''on veut bien l''imaginer ? Et si le concept même de démarche ou raisonnement "cartésiens" était lui-même quelque peu usurpé ?
Jean-François Revel analyse ici brillamment les erreurs et les failles des constructions cartésiennes. Et elles sont nombreuses ! Erreurs de logique, de méthode, manque de curiosité qui le conduisaient à très peu lire et s'intéresser aux œuvres des autres, nombreux préjugés, anthropocentrisme, etc. (j'en passe). L'ouvrage de Jean-François Revel mérite la lecture pour se faire sa propre idée critique sur l'œuvre du célèbre philosophe du XVIIème siècle.
Simple détestation ou opportunisme de la part de Jean-François Revel ? Pas sûr. Jugeons-en plutôt à travers les extraits suivants :
Qualifiant de « contresens presque incompréhensible » l''idée selon laquelle le « Discours de la méthode » constituerait le début de la révolution intellectuelle moderne, notre célèbre académicien y voit plutôt « une sorte d''accident, d''exception », au milieu des grands écrits d''un Gilbert, d''un Bacon ou d''un Galilée. Auteurs qui d''ailleurs, parmi d''autres, contestent son importance.
Ainsi, « ce philosophe solitaire, qui veut tout reconstruire tout seul, qui utilise le vocabulaire de la métaphysique la plus traditionnelle, avec ses « substances » et ses « attributs », ses idées qui contiennent « formellement » ou « éminemment » d''autres idées, etc., fait figure de résurgence du passé. Tous ceux qui forment alors l''Europe pensante, tous ceux qui participent à la refonte de la connaissance, professent la séparation de la métaphysique et de la science. Et cela, non seulement ceux des savants qui, comme Roberval, n''ont « pas d''opinion » en dehors de leur recherche proprement dite, mais jusqu'à des esprits religieux comme Pascal et Malebranche. Selon Pascal, il est indispensable de sortir une fois pour toutes de l''impasse de la « théologie rationnelle », discipline bâtarde consistant à tenter d''appliquer aux choses divines les procédés démonstratifs propres à la théologie et à la philosophie première. Cette confusion, c''est justement le propre du cartésianisme, c''est cette confusion que Pascal condamne lorsqu''il déclare ne pas estimer que « toute la philosophie vaille une heure de peine », parlant de la philosophie naturelle, c''est-à-dire de la science, de Descartes, ce Descartes « inutile et incertain ». Les choses divines sont l''objet de Foi, et de son côté l''étude de la nature doit se faire selon la méthode de Galilée. »
Et, plus loin, d''ajouter : « La promotion de Descartes au rang de pionnier de la science moderne est en réalité une création du XIXe siècle. Aucun de ses contemporains, de ceux qui jouaient un rôle effectif dans le mouvement des idées, n''a accepté le cartésianisme, aucun n''a considéré que Descartes eût donné une impulsion à la recherche. De son temps, sa gloire se répand surtout dans ce que nous appellerions aujourd'hui les milieux mondains (...') Son succès tient à des images plus qu''à des idées : les « mondes tombants », les « tourbillons », les « esprits animaux », la « matière subtile », les « animaux-machines »'. Dès la fin du XVIIe siècle, Descartes est discrédité, surtout par l''œuvre newtonnienne, il est discuté dans sa théorie de la connaissance par Locke, et par tous les empiristes, qui se fondent sur les théories de Locke. Au XVIIIème siècle, on ne se réfère plus guère à lui que comme une curiosité archéologique ' alors que précisément le XVIIIe siècle aurait dû, si l''on en croît la légende, se considérer comme fils de Descartes. Mais en fait les « philosophes » des Lumières ne s''étaient pas du tout trompés sur la réalité du cartésianisme en tant que métaphysique dogmatique et donc, pour eux, réactionnaire. Aux yeux du grand public, le glas du cartésianisme est officiellement sonné en 1734 avec les « Lettres anglaises » de Voltaire. »
Et en 1743, d''Alembert ira jusqu'à parler de secte à propos des cartésiens.
Pour conclure, Jean-François Revel ajoute que « c'est donc à partir du milieu du XIXe siècle seulement que le cartésianisme est peu à peu élevé au rang de source primordiale de la pensée moderne. On a incomparablement plus écrit sur Descartes depuis cent ans qu''au cours des deux siècles qui ont suivi sa mort (...') ».
Dur, mais instructif. Et ce ne sont là que quelques passages que j'ai sélectionné. Le reste de l''ouvrage vaut la peine d''être lu, pour une analyse beaucoup plus poussée et analytique.