Après l’introspection douloureuse du plébiscité
Blood On The Tracks,
Desire est un retour remarqué à la spontanéité du « live » et aux chansons narratives. Revenu à New York, il se reconnecte avec les musiciens de la ville et se remet à improviser sur scène comme dans sa jeunesse. Durant une « jam » impromptue dans un café, il croise le fer avec une intrigante violoniste au style très véloce, Scarlet Rivera. L’entente musicale est si intense qu’il l’engage sur-le-champ, donnant ainsi un ton gipsy à tout l’album. Un autre soir, au café « The other end », Bob Dylan rencontre par hasard Jacques Levy, ancien psychologue reconverti metteur en scène et occasionnellement parolier de Roger McGuinn le leader des Byrds. Levy l’encourage à écrire de grandes chansons narratives basées sur des histoires réelles.
Les séances d’enregistrement ont lieu à New York où Bob Dylan invite tous les musiciens locaux disponibles. Un groupe se dessine au fur et à mesure comprenant Scarlet Rivera, une section rythmique imparable avec Rob Stoner à la basse et Howard Wyeth à la batterie. Pour les chœurs, Bob Dylan choisit la chanteuse Emmylou Harris qui collabora précédemment avec le grand chanteur de country Gram Parsons. Tous les titres furent gravés « live » dans la journée du 30 juillet 1975 et aux dires des musiciens, l’atmosphère était extatique.
Première « protest-song » de Bob Dylan depuis
« George Jackson » en 1971, le fougueux
« Hurricane » nous conte l’histoire vraie du boxeur noir Rubin Carter condamné pour un triple meurtre qu’il semble n’avoir pas commis. L’histoire est brillamment exposée et le trait de Bob Dylan est si plein de fiel contre les policiers et le tribunal acharné à piéger un homme de « couleur » que sous la pression des avocats de CBS, Bob Dylan doit réécrire une partie des textes pour éviter un procès. La chanson n’eut guère d’impact immédiat puisque Rubin Carter ne fut absous qu’en 1985, ce qui désola Bob Dylan, très impliqué dans le combat pour l’innocenter (libéré sous caution le 21 mars 1976 après le succès de la chanson, il fût à nouveau condamné à vie lors de son deuxième procès). La musique est-elle somptueuse, portée par une mélodie accrocheuse au parfum country.
« Isis » est un autre sommet de
Desire : air entêtant, imagerie riche et histoire mystérieuse. Sur fond de recherche d’un trésor qui se révèle vite illusoire, un homme quitte sa bien aimée « Isis » pendant un voyage initiatique. L’humour abonde dans cette curieuse chanson sur la réconciliation notamment dans le dialogue final entre les deux époux.
Le thème central de l’album, le désir, est résumé dans trois vers et le court refrain du bouleversant
« Oh Sister », supplique pour la réconciliation de l’homme et de la femme.
Sur
« Joey » (somptueux vocaux mêlés d’Emmylou Harris et Bob Dylan) et
« Black Diamond Bay », le poète rock se fait conteur de mythes. La première est une réactualisation de la chanson classique sur le hors-la-loi, thème fréquent dans le folk. Ici, c’est Joey Gallo le bandit new-yorkais au grand cœur (« king of the street ») bien que la réalité (le parti pris d’empathie de Dylan fut dénoncé par certains critiques dont Lester Bangs) soit moins reluisante.
« Black Diamond Bay » est la peinture plutôt farfelue des occupants d’un hôtel qui va être emporté par un tremblement de terre. Le dernier couplet nous montre le narrateur assistant goguenard à la scène retransmise à la télé dans sa chambre.
Le panoramique
« Romance In Durango » avec l’accompagnement mariachi évoque un Mexique idéalisé en western épique (Dylan y chante en espagnol, et fort bien), tandis que l’exotique
« Mozambique » est une douce invitation au voyage et à la libération des sens.
Le mélancolique
« One More Cup Coffee », autre morceau-clé de
Desire part d’un élément banal -le café- pour se transformer en déclaration romantique à une gitane libre et exubérante. Les harmonies acrobatiques entre Emmylou Harris et Bob Dylan en font l’une des merveilles de l’album, avec la partie de violon en contrepoint. La seule chanson autobiographique est l’ultime de l’album (située ici pas par harsard), la ballade passionnée
« Sara » dédiée à sa femme alors que leur mariage est au plus bas, dix ans après son poème amoureux
« Sad-Eyed Lady of the Lowlands » destiné à la même Sara. Ici, plus de métaphores, plus d’images, plus de symboles. Bob Dylan s’y montre nu, comme dans un journal intime. Son chant y est d’ailleurs mixé différemment, plus « en avant », comme s’il se confiait et demandait le pardon de ses fautes. La rédemption.
Porté par une musique étincelante et dépaysante et un Dylan enflammé,
Desire est numéro un des deux côtés de l’Atlantique et demeure un de ses plus beaux albums. Une collection de neuf chansons qui demeurent parmi ses toutes meilleures, où son génie à exprimer les expériences humaines n’a qu’un but, démontrer que tous nos actes et nos sentiments sont motivés par le Désir. Mais Dylan a sous-titré son album « chansons de rédemption », ce qui n’est pas innocent car il a toujours choisi ses mots scrupuleusement. Ce que notre « désir » obtient, se paie.
Desire sera le parfait véhicule de la tournée épique
Rolling Thunder Revue où le chanteur, accompagné d’un groupe pléthorique en produira des versions féroces, documentées dans son film
Renaldo and Clara.
François Bellion - Copyright 2013 Music Story