Après qu'il ait enfanté quelques chefs d'uvres, on a souvent à tort reproché à David Bowie la médiocrité de
Diamond Dogs. Livré à lui-même, il réalise un album noir parfois proche du mythique
Berlin de Lou Reed: l'uvre d'un mutant aux abois (le guitariste Mick Ronson ne fait pas partie du casting) à l'image d'Halloween Jack, son personnage mi-homme mi-chien peint pour la pochette signée Guy Peellaert. Fasciné par l'écriture de Burroughs et l'univers d'Orwell ("1984" et "Big Brother" y font allusion), Bowie signe un album conceptuel dont émerge le single "Rebel Rebel" qui rappelle
Ziggy Stardust. Le reste annonce en partie la dance sophistiquée de
Young Americans.
--Philippe Robert
Un projet de comédie musicale autour du roman d’anticipation 1984 de Georges Orwell tournant court, David Bowie décida de livrer sa propre interprétation d’une société post-apocalyptique et se mit à réaliser une sorte d’ « album concept ». Guy Peellaert fit la pochette : David Bowie, avec sa coupe teintée de rouge est allongé sur le sol déployant un corps hybride d’humain et de chien avec en arrière plan deux créatures féminines hideuses tout droit sorties du film
Freaks de Tod Browning. L’effet glauque et nauséeux au possible annonce un des plus sombres et pessimistes albums depuis
The Man Who Sold The World .
Diamond Dogs est entièrement l’œuvre de Bowie avec quelques collaborations de musiciens extérieurs. Après la dissolution acrimonieuse des Spiders From Mars Bowie s’éloigne du classicisme « rock » des précédents disques de l’ère Ziggy.
Diamond Dogs s’ouvre sur une introduction terrifiante où Bowie très influencé par Williams Burroughs chef de file du mouvement littéraire de la « Beat Generation » décrit la cité délabrée de « Hunger City ». Burroughs avait créé la technique du « cut up» consistant à écrire un texte, à découper chaque ligne et à mélanger les morceaux au hasard. Cela donne un style éclaté, reflétant le chaos d’une situation ou d’une pensée. Bowie se servit du « cut up» sur
« Future Legend » : vision hallucinée inspirée d’un récit du 19ème siècle des quartiers misérables de Londres où de jeunes enfants en haillons, sortes de proto-punks vivent sur les toits. Soudain, parmi des hurlements de chiens à l’agonie une voix clame : « ce n’est pas du rock’n’roll, c’est un génocide ».
« Diamond Dogs » prolonge ces visions sordides sur un riff stonien et nous présente « Halloween Jack » sa nouvelle incarnation, un survivant échappé aux hordes de « Diamond Dogs ». Il semble à l’aise dans cet univers désolé et hostile : « Halloween Jack est un gars très cool, il vit sur les sommets de Manhattan / L’ascenseur est cassé, il descend par un câble ». S’ensuit ce qui reste pour de nombreux fans comme l’acmé de Bowie la fameuse suite de neuf minutes qui enchaîne
« Sweet Thing »,
« Candidate » et
« Sweet Thing » (reprise).
« Sweet Thing » est une ballade mélancolique sur les peines d’amour du personnage dans une ville décrite comme dans un vieux film. David Bowie prend des intonations de crooner pour déclamer un texte obscur écrit en « cut up » tandis que la musique ne cesse de changer de ton et de tournoyer.
Dans
« Rebel Rebel », Bowie fait toutes les parties de guitare. Le texte renvoie au thème familier de l’ambiguïté sexuelle. Ce sera l’un de ses plus gros succès atteignant la 5ème place des charts anglais.
« Rock’n’Roll With Me » est un slow envoûtant où Bowie traite de son rapport avec le public. On perçoit l’ angoisse de voir son statut de star submerger l’artiste. Le titre sonne comme une variation de
« Rock’n’Roll Suicide ».
« We Are The Dead » est un des morceaux subsistant de la comédie musicale avortée autour du
1984 d’Orwell. L’ouverture au piano électrique évoque une musique de film d’horreur. L’imagerie employée est très gothique avec en filigrane l’histoire de deux amants qui se demandent si leur amour va survivre à travers les âges.
« 1984 » est le titre le plus étonnant de l’album déclinant une soul urbaine à la Isaac Hayes. Ce style soul dominera bientôt les futures travaux de Bowie. Le texte est malicieux (ou cynique ?) avec une allusion à la fameuse phrase de Bob Dylan de
« The Times The Are a-Changing » : « On peux dire que si les temps changent ce n’est pas en faveur de la liberté ».
« Big Brother », ainsi que le morceau avec lequel il s’enchaîne,
« The Chant Of The Ever Cercling Skeletal Family » est l’un des sommets de Bowie. Il y fustige la suprématie du dictateur mais constate qu’il n’est pas si déplaisant de s’en remettre à lui. Avec
Diamond Dogs, David Bowie livre un album intense, désespéré qui anéantit toute tentative de prolonger le glam rock. La complexité des arrangements et la diversité des atmosphères, en font un disque novateur qui mit du temps à être reconnu à sa juste valeur.
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