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je ne peux pas imaginer un meilleur dictionnaire de rimes, 7 juillet 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Dictionnaire des rimes et assonances (Relié)
En toute honnêteté, je n'ai pas fait une compilation et une comparaison de tous les dictionnaires des rimes. Un jour, je suis tombé sur celui-là dans une librairie, je l'ai feuilleté, il m'a plu, je l'ai acheté. Je le pratique depuis quelques années et, franchement, je n'ai plus aucune incitation à chercher un autre dictionnaire de rimes : je ne peux pas imaginer qu'il puisse en exister un meilleur.
L'ordre "alphabétique" est très commode d'usage : Armel Louis classe ses rimes selon la dernière syllabe accentuée (il s'agit de la syllabe phonétique, pas de nos misérables cinq ou six syllabes d'écriture) et, après, la progression est fonction du ou des lettes/sons précédents, puis suivants. Comme il se doit, il s'agit ici d'un l'alphabet des lettres/sons phonétiques (il est bien connu que la rime est toujours pour l'oreille, pas pour l'oeil). Louis retient ainsi 13 syllabes phonétiques : A, AN (= EN), È, É, EU (comme dans "heure"), EÛ (comme dans "noeud"), I, IN, O (comme dans "or"), Ô (comme dans "beau"), ON, OU, U. On peut contester son choix d'ommettre le son phonétique OI, et de considérer qu'il s'agit d'une diphtonge OI/OUA suivant OA, mais une fois qu'on a compris le principe, c'est clair. L'accès aux sections correspondant à ces treize syllabes est immédiat, grace à un petit tableau horizontal figurant en haut de chaque page qui fait figurer en fond noir la syllabe sur laquelle vous vous trouvez.
A partir de là, Louis décline d'abord selon les lettres/sons précédent(e)s. Au hasard : mots terminant par AN seul, comme "un an", (prép. : pron.) "en", "(pousser un) han!", "grottes de Han", etc. ; puis mots terminant par A-AN comme "ahan", C(h)anaan", "Ispahan", puis BAN (comme "ban", "banc", "caban" etc). Ensuite viennent les mots avec cette dernière voyelle accentuée, suivie des lettres/sons par ordre alphabétique : ainsi, après tous les mots finissant par le son AN, sont déclinés les mots terminant par le son AMB ("jambe", "flambe"), puis AMBLE ("tremble") etc. S'agissant non pas des lettres usuelles de l'alphabet, mais des lettres-sons de la phonétique, Louis fournit un tableau de son ordre alphabétique en introduction : ainsi, le son "CH" vient après C, la lettre G représente le son "j" (comme dans "gêne" ou "jeune") et est suivie par GN ("mignon") puis GU (comme dans "guerre"), après R vient SS (comme dans "sonne") puis S(Z) (comme dans "raison" ou "zénon"). Pour le reste, c'est l'ordre alphabétique classique.
Le principe est clair, et simple. Tenez, au hasard, si vous cherchez des rimes sur "Amazon", vous avez deux choix, puisqu'on peut le prononcer comme dans "personne" ou comme dans "zone": donc O ou Ô. Allons donc à O, puis ONE, puis [s/z]one (il s'agit du son z). Là, attention, compte tenu de l'ordre alphabético-phonétique retenu par Louis, cherchez le son z après s et non à la fin. Et, en effet, vous trouvez... non pas "Amazon", puisque, le dictionnaire ayant été publié en 1996, "Amazon" dans cette orthographe n'était pas encore entré, pour ainsi dire, dans le domaine public. Mais vous trouvez bien "amazone". La prononciation en o (comme "personne") vous étonne ? Elle a pourtant ses lettres de noblesse incontestables... chez Racine qui, dans Phèdre, le prononce :
C'est peu qu'avec son lait une mère amazone
M'a fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne.
Ainsi, si vous cherchez des rimes à Amazon prononcé à la Racine, et, pour rester entièrement racinien, en vous limitant aux rimes masculines (Louis les distingue des rimes féminines - c'est à dire les mots se terminant par un e muet - par un petit signe distinctif), on aurait :
les habitants la ville de Bonn
fréquentent-ils Amazon
en mangeant du bacon
devant un tableau du Grand Canyon
peint par Francis Bacon ?
Bon, je ne dis pas que c'est du grand art, mais ça rime, grace à Armel Louis.
Et si l'on pense, selon la prononciation moderne, qu'Amazon (ou Amazone) rime avec "zone", on va dans Ô, puis Ône (ou Aune, Own), et là, Louis fournit une liste de plus de 80 rimes possibles, de "Aulne" (la rivière - mais attention ! ici, clairement, le "l" ne se prononce pas) à "autochtone".
S'agissant d'un dictionnaire des rimes et des assonnances, Louis fournit aussi les assonances et contre-assonances. Toujours le même Amazon : les assonances sont Aume et Aule, et les contre-assonnances One, Eune, Une.
Mais ce qui est vraiment génial dans le dictionnaire de Louis, c'est deux choses supplémentaires : d'abord, sa complétude. Louis ne se limite pas au corpus du vocabulaire et de la prononciation classiques. Au contraire, son vocabulaire est le plus étendu et le plus contemporain qu'on puisse imaginer, et l'étendue des prononciations possibles itou. Prenez encore les rimes possibles à Amazon (en ô comme dans "zone") : elles incluent Werner von Braun et Robert Brown (prononcés bien franchouillard !), un "cul-jaune" (un frelon en parler régional), etc.
Et puis, last but not least (tiens, ça rime avec quoi, ça ? Oh là là ! Plus de quatre pages !) c'est la foultitude d'exemples que donne Louis, en demi-colonne de droite, pris dans la poésie de langue française de tous les temps, jusque chez les auteurs les plus obscurs et jusqu'à la poésie et la chanson contemporaines. Et ça, c'est vraiment irremplaçable, parce que le "Louis" devient une véritable introduction aux infinies possibilités de la versification, passée et contemporaine. Si je reprends mon exemple d'Amazon, 5 poèmes avec rimes en "aune" sont cités : deux strophes de Rostand tirées de Chantecler, un quatrain d'Henri de Régnier, mais aussi deux quatrains de Gustave Lamarche (jamais entendu parler), un de Géo Norge (idem) et un de Daniel Lander (idem), ce dernier choisi pour son utilisation de l'assonnance "Jaune" et "jeune". Ce choix de poèmes et d'exemples est une véritable merveille. Tenez, j'ai cherché - bon, d'accord, c'est gamin, mais c'est humain - les rimes sur "merde". Eh bien, c'est une rime rare, "erde" : 13 possibilités, dont 7 sont des déclinaisons de merde, comme "mange-merde", "fouille-merde" ou "claque-merde" (et Louis n'inclut pas la BERD, la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement). Mais il cite, entre autres, un superbe poème de Jean Bastia, "Ballade du duel", in l'Humour [16-22 décembre 1922], clairement inspiré de la tirade de Cyrano à l'Hôtel de Bourgogne :
Je jette mon feutre d'un air de,
D'un air de dire : "Je m'en fous !
"Je me fous pas mal qu'il se perde !"
Et je quitte mon manteau flou [...]
Que d'autres s'entreschopenhauerdent,
Moi je me bats... Tel est mon goût !
Et je traverserais la mer de
Chine pour porter un beau coup. [...]
Il me manque une rime en "erde"...
Mais l'orchestre joue un air doux,
C'est pour me fournir "Monteverde".
C'est un musicien, savez-vous !
Voilà. C'est admirable. "s'entreschopenhauerdent", magnifique, j'aurais voulu l'avoir inventé. Je ne sais pas qui est Armel Louis, d'où il vient, ce qu'il a fait, avant et depuis. Mais pour ce dictionnaire, il mériterait d'être fait Chevalier des Arts et des Lettres, et de rentrer à l'Académie française.
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