Lorsque Les Stigmatisés furent créés à Francfort en 1918, la nouvelle se répandit rapidement de l'apparition d'une musique inouïe et fascinante. Franz Schreker n'en était pas à son coup d'essai (Der ferne Klang, 1912), mais il venait de signer une de ses oeuvres les plus emblématiques.
Dans un essai paru en 1919, l'influent critique Paul Bekker désigna les opéras de Schreker comme la contribution la plus importante à l'art lyrique depuis Richard Wagner.
Schreker eut son heure de gloire, liée au scandale de ses sujets d'opéras sulfureux, à son intelligence de l'univers théâtral, à la beauté étrange d'une orchestration luxuriante. Schoenberg lui-même tenait en très haute estime ce musicien qui avait dirigé la première des Gurrelieder. Et puis le goût pour l'outrance vint à passer, avec la nouvelle objectivité, le néoclassicisme. Et puis aussi, les nazis se chargèrent de faire perdre ses importantes fonctions officielles à ce compositeur juif (marginalisé, il mourut en 1934). Ils mirent aussi un terme à l'exécution de sa musique. A l'exposition sur l'art dégénéré qu'ils organisèrent, on pouvait lire à son sujet: « il n'y a pas une perversion sexuelle qu'il n'ait mise en musique ». Un des compositeurs les plus joués des théâtres lyriques allemands des années 20 fut ainsi complètement effacé. Sa réhabilitation posthume est venue, mais elle demeure timide.
Les Stigmatisés, dont Schreker a écrit (comme toujours) le livret non dénué de qualités littéraires, est resté son opéra le plus célèbre (précédé d'un prélude magique, qui concentre toutes les vertus de sa musique). Il opère sur plusieurs plans : drame d'Alviano, l'homme laid aux désirs contradictoires, île enchantée où des aristocrates débauchés se livrent à tous les excès, intrigues politiques, femme artiste mystérieuse, Carlotta Nardi, faite pour inspirer l'amour. On peut invoquer comme source l'histoire de Zemlinsky, confrère de Schreker, et sa passion désespérée pour Alma Mahler. On est en tout cas dans le registre de l'intense, et parfois aussi (mais c'est plus sympathique qu'autre chose) comme Berg l'avait noté, dans le domaine du plus pur kitsch. La musique est elle toujours belle et il y a quelques sommets lyriques qui n'ont vraiment rien à envier à des gens plus joués, comme les duos entre Alviano et Carlotta.
On peut ne pas tout aimer dans cette production salzbourgeoise (avec quelques coupures) bien dirigée par Kent Nagano. Le metteur en scène Nikolaus Lehnhoff a tendance à charger la barque, déjà bien remplie. La tenue féminine rose sur collant noir(!)du malheureux `héros' ne sera pas du goût de tout le monde. Mais il y a beaucoup de bon dans cette production, captée dans le cadre enchanteur du Manège aux chevaux, à commencer par l'étonnant Robert Brubaker en Alviano, et par la blonde Anne Schwanewilms, qui chante le rôle de Carlotta de manière ensorcelante et ne peut laisser indifférent.
Ce DVD offre une occasion rare, même si l'oeuvre bénéficiait d'un enregistrement CD intégral chez Decca dirigé par Lothar Zagrosek.
Plutôt que d'acquérir un n-ième Chevalier à la rose, ou une x-ième Tosca, on peut aller vers Schreker, artiste plus qu'attachant, qui incarne un certain Zeitgeist, et nous rappelle ce que l'opéra peut être.