Et le père François Jourdan l'a fait.
Dans ce livre aux dimensions modestes mais bien documenté, François Jourdan entend, d'une part, dénoncer les insuffisances, les carences, voire l'hypocrisie du dialogue islamo-chrétien et, d'autre part, poser quelques jalons indispensables pour que ce dialogue puisse vraiment avoir lieu.
L'auteur part du simple constat que « dans la société laïcisée qui est la nôtre, on se contente d'aborder l'islam et les autres religions par le biais historique et sociologique. Or, ces disciplines, si nécessaires et précieuses qu'elles soient, ne prennent pas en considération le contenu des religions mais leur aspect extérieur » (p. 21). Outre les informations de culture générale (les « cinq piliers de l'islam », la mystique soufie, etc.), François Jourdan veut mettre à jour la « cohérence profonde » de l'islam, mais aussi celle du christianisme, ce qui suppose une « mise à plat » de leurs doctrines respectives.
La doctrine fait peur. On évite de trop en parler, les médias l'évacuent dans la sphère privée ou la réservent aux spécialistes. Pourtant, selon le père Jourdan, ne pas en parler « entrave lourdement les possibles avancées de confiance et de compréhension » (p. 22).
Le but de François Jourdan n'est pas de proposer une théorie du dialogue inter-religieux ni de s'adresser aux seuls théologiens. Le livre est à l'écoute d'un certain désarroi que suscite l'actualité tant chez les chrétiens que chez les français en général. L'auteur écrit: « Aujourd'hui, devant l'islam, beaucoup de gens se sentent dans une situation très embrouillée et en souffrent: ils sont 'perplexes', bloqués; ils voudraient en sortir, comprendre [']. » (p. 23)
François Jourdan réussit bien son pari. Nombre d'idées reçues et de mythes religieusement corrects sont démontés, ou du moins fortement mis en question: on entend souvent parler des « trois religions du Livre », des « trois religions abrahamiques » que seraient le judaïsme, le christianisme et l'islam, ainsi que des « trois monothéismes » qui auraient en partage un « tronc commun ». Toutes ces formules stéréotypées n'ont aucun fondement, en tout cas pas assez d'éléments en leur faveur pour tenir la route.
Quiconque se sent frustré par le religieusement correct, la pollution de l'hypocrisie ambiante, le manque de clarté et de courage face aux véritables questions, peut-être simplement face à un certain mutisme, trouvera dans ce livre une bouffée d'air frais et libérateur. Dommage que ce soit si court! Signalons tout de même la substantielle préface de Rémi Brague, un remède efficace au baratin de plateaux-télés, simplement soucieux de dire la vérité (voir notamment le chapitre "Pour en finir avec trois trios", dans son livre
Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres).