"Dieu, personne ne l'a jamais vu" est dans la veine du précédent livre de Maurice Bellet, "Le Dieu sauvage". Mais c'est une « petite forme » théologique, plus brève, qui a la vertu de claquer sèchement aux oreilles du « croyant », quel qu'il soit. Il y est d'abord question du Dieu « inévitable ». Quoiqu'on pense ou qu'on vive, il y a toujours « du » dieu parmi nous, dans la culture d'aujourd'hui ou dans les monuments du passé. Du Dieu « équivoque » ensuite, et même « pervers », qui peut détruire l'homme quand il n'est qu'une construction intime et solipsiste. « Certains chrétiens, en psychanalyse par exemple, perçoivent ce qu'a réellement signifié en eux cette foi qui ne parlait que d'amour et de grâce, dans leur destruction ». Du Dieu qui « disparaît » enfin, parce que la relation de l'homme à Dieu, qui constituait Dieu comme Dieu dans la conscience humaine ne fonctionne plus, en dépit de tentatives pathétiques pour la restaurer. Au passage, l'auteur donne un bon coup de patte au « grand échauffement collectif » des nouvelles religiosités, bien en phase avec notre société de consommation et, à ce titre, sévèrement épinglées : « satisfaction immédiate, euphorie, marketing ». Si malgré ces mises en scène ultimes de Dieu, Dieu est bien « Dieu `disparu', c'est désenchantement du monde et solitude des humains », sans substitut. Mais alors peut se lever quelque chose au coeur des relations humaines, car « au coeur de cet entre nous se tient l'insaisissable, qui fait que chaque humain est pour tout humain l'infini. » Un chemin nouveau - plus authentique ? - s'ouvre, de parole et de silence, parole « qui engendre son propre lieu » et chemin qui nous conduit vers un espace où « croire en Dieu consiste en ceci : croire qu'en tout être humain existe ce point de lumière », un point « qui précède toute raison et toute folie et que rien n'a puissance de détruire ».
Ce résumé trahit inévitablement la mécanique implacable de ce texte, apologétique (malgré lui ?), qu'il faut lire d'une traite, comme s'il avait été écrit en apnée, et qui rappelle parfois, dans sa pureté, le style et la force d'un Stanislas Breton.
A la dernière page, Maurice Bellet laisse chaque lecteur libre de suivre son propre chemin, que rien ne prescrit plus. Faisons un pas sans lui. Le point de lumière, nous ne pouvons le percevoir que dans l'autre et ne le recevoir que de lui. Il est tentant de le rapprocher de ce que Jean François Noel nomme "le point aveugle", dans le livre éponyme. N'est-ce pas d'ailleurs la tâche inaugurale du fils, dans l'intrigue chrétienne qui l'unit à son père, que de rendre l'aveugle à la lumière ? Car ce Dieu que nul n'a jamais vu, c'est bien le fils, « l'unique engendré qui est dans le sein du père » (Jean 1, 18), qui nous l'a fait connaître, selon la parole lue dans toutes les églises au matin de Noël.